Bénédicte Epinay

Club Italie-France : Vous êtes déléguée générale du Comité Colbert, la plus importante association qui regroupe 113 maisons de luxe françaises, 18 institutions culturelles et 8 membres européen. Fondé en 1954 par Jean-Jacques Guerlain le Comité Colbert vise à promouvoir, préserver et défendre les valeurs du luxe et l’art de vivre à la française dans le monde. Quels sont vos objectifs prioritaires ?

Bénédicte Epinay : Nos objectifs prioritaires s’expriment dans une raison d’être qui guide nos actions au quotidien : « promouvoir passionnément, développer durablement, transmettre patiemment les savoir-faire et la création française pour insuffler du rêve. » Nos enjeux n’ont pas changé depuis notre création il y a 70 ans à l’initiative de Jean-Jacques Guerlain. Le premier consiste à préserver notre artisanat d’art grâce à l’attraction d’une nouvelle génération d’artisans. Car notre secteur fait face actuellement à une inquiétante pénurie de talents. Notre second enjeu concerne le rayonnement collectif de notre industrie du luxe et de l’art de vivre français à l’étranger. C’est une mission qui nous honore car il est question de préserver et d’affirmer le leadership de notre pays dans ce domaine. Nos autres challenges concernent ensuite la préservation de la propriété intellectuelle, le développement durable et l’adoption des technologies qui vont transformer demain les acteurs de l’économie.

Club Italie-France : Après une longue carrière dans les médias, qu’est-ce qui vous a motivée à vous spécialiser dans le monde du luxe ?

Bénédicte Epinay : Je me suis spécialisée dans cette industrie assez tôt dans ma carrière de journaliste, à partir de la fin des années 90, après avoir couvert l’industrie agro-alimentaire et le retail. C’est une simple opportunité de poste qui m’a alors séduite et je ne l’ai jamais regretté car cette industrie est à la fois complexe et captivante. C’est une combinaison d’intelligence économique et d’intelligence artistique. Le luxe est avant tout une affaire d’artisanat, de création humaine, d’interactions humaines, d’enchantement. Tout cela en fait un secteur passionnant à suivre et à étudier.

Club Italie-France : Peut-on définir le luxe comme une valorisation de quelque chose de plus ancestral, comme l’art de vivre, le style, la culture et une certaine vision du monde ?

Bénédicte Epinay : Il faut comprendre que le luxe résulte au départ en France d’une décision politique, celle du roi Louis XIV et de son ministre de l’Economie, Jean-Baptiste Colbert, qui au XVIIème, ont décidé de spécialiser le Royaume en produits de luxe pour mieux l’enrichir. Tout le pays s’est mis ensuite en ordre de marche avec la création de manufactures Royales et de Compagnies maritimes. La centralisation du pouvoir a parallèlement permis d’harmoniser le système métrique dans tout le Royaume et de planter des fleurs à parfums dans la région de Grasse pour ne citer que ces deux exemples. Un siècle plus tôt, la création de la collection des Joyaux de la couronne en 1530 par un autre roi, François 1er, a favorisé l’essor de la joaillerie quand un siècle encore plus tôt, en 1486, le tout premier livre de cuisine au monde, Le Viandier, publié par Guillaume Tirel, le chef des cuisines du roi Charles VI, a fait de la France un pays de gastronomie. Quand j’entends aujourd’hui des étudiants expliquer la renommée du luxe et de l’art de vivre français par le succès de LVMH, Chanel et Hermès, ce n’est évidemment par faux mais les racines sont bien plus anciennes. 

Club Italie-France : L’art de vivre et le luxe représentent, avec la gastronomie, les éléments distinctifs de l’identité française dans le monde, que beaucoup admirent. Quelles actions entreprendre pour soutenir et valoriser ce patrimoine historique, culturel et économique ?

Bénédicte Epinay : Nous n’avons de cesse au Comité Colbert de valoriser et de montrer ce secteur à travers les métiers d’art qu’il rassemble et préserve. C’est ce que nous venons de faire à Shanghai à travers une exposition sous la forme d’un dialogue entre artisans français et chinois d’exception dans le cadre de la célébration des 60 ans des relations diplomatiques entre nos deux pays. Il est important pour nous de montrer que derrière nos maisons aux noms qui font rêver, il existe quantités d’hommes et de femmes experts qui travaillent la matière pour en faire des objets désirables dans le monde entier. La plupart des pays ont un artisanat incroyable, ils sont moins nombreux en revanche à avoir séduit la planète.

Club Italie-France : Le luxe est souvent perçu comme un mélange d’héritage et d’innovation. Selon vous, comment les maisons de luxe peuvent-elles préserver leur identité culturelle tout en s’adaptant aux évolutions des goûts et des attentes des nouvelles générations ?

Bénédicte Epinay : La majorité de nos maisons est née au début du XIXème quand, sous la monarchie de Juillet en 1830, le roi Louis-Philippe a invité les Français à entreprendre. Et toutes ces maisons n’ont eu ensuite de cesse d’innover pour plaire à la génération suivante ! Elles ont toutes vécu l’apparition de l’électricité, du train, du téléphone, de la télévision, d’internet. Vous l’avez dit, le luxe est un mélange d’héritage et d’innovation. L’ensemble de cette industrie vit de ces paradoxes : la fantaisie par opposition à la tradition, la nouveauté par opposition au temps long, la discrétion par opposition au faste. Plaire aux générations Y, Z et Alpha ne constitue qu’un épisode supplémentaire à cette longue histoire.

Club Italie-France : Le luxe transcende souvent les simples produits pour devenir une source d’émotions, de rêves et d’inspiration. Selon vous, en quoi le luxe contribue-t-il à façonner l’imaginaire collectif et à nourrir la créativité dans nos sociétés ?

Bénédicte Epinay : Le luxe allume le chemin pour les autres. Je connais aucun autre secteur aussi inspirant pour les acteurs de l’économie. Je me souviens très bien, jeune fille, du rayon chocolat de nos supermarchés. Le choix était simple : noir, lait ou blanc. Regardez aujourd’hui l’extrême sophistication de ce rayon, les mélanges, les packagings, les noms. L’inspiration vient du luxe. Regardez avec quel soin, dans certaines enseignes de fast fashion, on enveloppe votre achat de quelques dizaines d’euros seulement dans du papier de soie. Là encore, l’inspiration vient du luxe. Le luxe disait Jean-Louis Dumas, l’ancien président d’Hermès, « c’est le désir qui l’emporte sur la raison ».  

Club Italie-France : Le luxe occupe la première place dans l’économie française, représentant environ 40 % de la valeur du CAC40. Au niveau international, les marques françaises enregistrent des performances véritablement importantes. Quels sont les principaux défis auxquels le luxe sera confronté dans les années à venir ? De quels outils le secteur du luxe devra-t-il se doter pour conserver son leadership mondial ?

Bénédicte Epinay : Le luxe n’a pas besoin d’outils pour conserver son leadership. Prenez l’exemple de la technologie. Dans cette industrie, l’usage de celle-ci doit être à la fois invisible et sans couture, alors que dans d’autres secteurs, elle doit être visible, ostensible, voire même un argument de vente. Pour autant, le luxe utilise déjà l’intelligence artificielle en matière par exemple de segmentation de la clientèle, de personnalisation du dialogue entre le client et le vendeur, de prévision du volume des ventes et de répartition des stocks. Au-delà de la technologie, le principal défi me semble être la finitude de nos ressources. La préservation de la biodiversité est l’inquiétude numéro un de nos maisons car notre secteur vit des ressources de la planète, ses fleurs, son raisin, son coton, ses animaux, etc. La question de comment réduire son empreinte sur la planète est à l’agenda de toutes nos maisons.

Club Italie-France : En France, le luxe continue de créer des emplois, malgré la crise. Le secteur compte près d’un million d’emplois directs et indirects, de la maroquinerie aux parfums, aux vins et spiritueux. Le secteur du luxe redynamise les territoires et démontre que la réindustrialisation est possible en France. Selon vous, est-il possible de reproduire ce modèle vertueux dans d’autres secteurs ?

Bénédicte Epinay : Le luxe continue de créer des emplois en France car il peut économiquement le faire. Nos produits sont chers et nécessitent une main d’œuvre de qualité. C’est une équation que l’on ne trouve pas facilement dans d’autres industries.

Club Italie-France : Dans le secteur du luxe, la transmission du savoir-faire et des métiers représente une activité cruciale pour garantir la continuité et la prospérité des grandes groupes comme des PME. En France le constat est que les nouvelles générations sont tournées plutôt vers d’autres métiers qui bénéficient d’une meilleure reconnaissance sociale et économique. Que faudrait-il faire pour rendre attractif ce milieu professionnel stratégique pour l’industrie et l’économie ?

Bénédicte Epinay : L’enjeu du recrutement d’une nouvelle génération d’artisans est clé pour assurer l’avenir de notre industrie. Malheureusement, en France comme dans d’autres pays européens, les métiers manuels souffrent d’une forme de dévalorisation. Plusieurs raisons expliquent cette situation. L’une d’elle surpasse les autres : cela fait des décennies que l’Éducation Nationale en France explique aux parents qu’obtenir le bac est le sésame pour une vie professionnelle réussie. Il nous faut donc détricoter cette idée reçue auprès des professeurs, des conseillers d’orientation, des parents et des enfants. Depuis un an et demi, le Comité Colbert a entrepris pour ce faire une vaste campagne de communication sur TikTok pour montrer et faire parler des artisans, jeunes et confirmés. Certaines de nos vidéos dépassent le million de vues. Cela me rend optimiste pour le futur. En octobre prochain, le Comité Colbert organisera au Grand Palais à Paris la cinquième édition de notre évènement Les deuxmains du luxe avec le même objectif de séduire une nouvelle génération de jeunes.      

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Interviews du

3 Janvier

Informations

Déléguée générale du Comité Colbert, association qui regroupe les grands noms français du luxe
Economie et Entreprise
Edoardo Secchi - Presidente Club Italie-France
Interview réalisée par
Edoardo Secchi