Élie de Rothschild jr.

Club Italie-France : Votre livre s’intitule Le Secret des Rothschild. Pourquoi avoir choisi le mot « secret » ? Existe-t-il réellement un secret Rothschild ou s’agit-il avant tout de révéler une histoire que le grand public connaît mal ? 

Élie de Rothschild jr. : Personne ne connait la genèse de la famille : Nous étions de petits commerçants brocanteurs, changeurs de monnaie. Les armées, pendant les guerres napoléoniennes, saisissaient les vivres, affamant le peuple. Nous sommes donc devenus des contrebandiers et avons développé notre commerce. Mais il y avait énormément de concurrence. Le problème, pour beaucoup, n’était pas seulement de faire du profit, mais aussi de ne pas se le faire voler. Mayer Amschel fut le seul à sécuriser ses bénéfices en les prêtant, d’abord à ses voisins puis à l’Église enfin aux souverains, qui justement faisaient la chasse au Marché noir ; et n’ont jamais su que l’argent qu’on leur livrait, provenait de la contrebande. Après la guerre, on s’est fait rembourser et on s’est installé comme banquiers.  

Mais revenons au départ : Ça commence au 18ème siècle, dans le ghetto juif de Frankfort. A force de témérité, de chance et d’un soupçon d’intelligence, on a réussi, en 100 ans, à franchir les étapes qui nous permettraient d’améliorer une condition sociale minable, pourtant impossible à remettre en question pour l’époque. S’efforcer peu à peu de devenir fréquentable, puis indispensable aux puissants et leur succéder en leur restant fidèles, tel serait notre crédo, à coup d’opportunités, d’assimilation, et de concours de circonstances.  

Club Italie-France : Votre ouvrage retrace l’histoire des cinq grandes branches de la famille Rothschild, établies à Francfort, Londres, Paris, Vienne et Naples. Qu’est-ce qui leur a permis de préserver une unité familiale tout en s’adaptant à des pays, des cultures et des pouvoirs différents ? 

Élie de Rothschild jr. : Justement, quoi qu’on en pense, nous ne sommes pas meilleurs que les autres, et je crains que l’unité familiale du départ n’ait disparu au fil du temps et de l’éloignement des cousinages. A partir de la 3ème génération, un certain individualisme est apparu ainsi que des dissentions ; on s’est séparés et avons créé des compagnies autonomes. Il nous reste encore quelques valeurs originales qui, il me semble, ont contribué à notre prospérité, avec toujours cette recherche de qualité, de rigueur, et bien sûr l’esprit d’entreprendre. Pour le reste, la course au profit est comme toujours le fer de lance, et il subsiste une concurrence assez intense, même entre les différentes maisons… 

Club Italie-France : À travers ce livre, souhaitiez-vous écrire une histoire familiale, rétablir certaines vérités ou reprendre possession d’un récit trop souvent écrit par les autres ?  

Élie de Rothschild jr. : Depuis le 19ème, on dit tellement de choses folles, propagées par les commérages ou les chroniqueurs, tenus d’être super inventifs pour réussir à vendre leur feuille de choux quotidienne. On serait des extra-terrestres venus sur terre pour annihiler la race humaine ! Tant de pauvres gens y ont cru. Ou encore, on boirait le sang des nouveaux nés pour y puiser nos forces malveillantes. Il n’y a d’ailleurs pas si longtemps, lors d’un voyage au Québec, on a bien observé mes yeux pour y déceler de possibles traces du reptilien que j’étais supposé incarner. Comme quoi, encore aujourd’hui, on n’est pas beaucoup plus subtil qu’avant… 

Club Italie-France : À quel moment avez-vous ressenti la nécessité personnelle de prendre la plume et de raconter cette histoire ? Y a-t-il eu un événement, une rencontre ou une prise de conscience déterminante ? 

Élie de Rothschild jr. : Tout commence toujours par une rencontre  et par une idée qui n’est d’ailleurs pas de moi : Un producteur de films m’a demandé si j’aurai l’envie d’écrire cette formidable histoire. Je me suis pris au jeu et j’ai commencé à me souvenir de ce qui m’avait été transmis plus jeune et que parfois j’avais oublié avec le temps ; pour enfin consulter les archives. Mais ça ne suffisait pas, et surtout je ne suis pas historien ; j’ai donc pondu un essai, rempli d’histoire c’est vrai, mais pas que : J’y ai mis beaucoup de moi aussi. Avec des réflexions sur le Pouvoir, la politique, l’Économie, la perfidie, et aussi quelques conseils financiers, ceux-là même qui m’avaient été enseignés, et qui, croyez-moi, me servent encore au quotidien… 

Club Italie-France : L’écriture de cet ouvrage vous a-t-elle permis de découvrir des aspects de votre propre famille que vous ignoriez encore ?  

Élie de Rothschild Jr. : Bien sûr ! J’ai découvert des personnalités formidables un peu oubliées, mais qui ont beaucoup contribué à l’amélioration de nos conditions de vie ; des scientifiques aussi, des politiques, des aventuriers, et des malchanceux aussi. On a tout eu dans la famille… 

Club Italie-France : Existe-t-il un épisode raconté dans Le Secret des Rothschild qui vous touche plus intimement que les autres et qui résume, selon vous, l’esprit de votre famille ?  

Élie de Rothschild jr. : Oui, Louis de Rothschild, qui arrêté par les allemands, est resté un an en prison pendant que ses cousins négociaient sa remise en liberté en échange de la plus forte rançon de l’Histoire : 21 millions de francs or, (plus d’un milliard d’euros d’aujourd’hui) Au milieu de la nuit, son geôlier a ouvert la cellule : « Monsieur le baron, la rançon a été payée, vous pouvez sortir ». Et Louis de Rothschild de regarder sa montre : « Mais mon chauffeur dort à cette heure ! Nous attendrons demain matin ». Et il s’est recouché ! Comme vous le voyez, en toute circonstance et quelque soient les générations, on a toujours été très social  dans le clan…  

Club Italie-France : Votre nom appartient depuis plus de deux siècles à l’histoire européenne. À quel moment de votre vie avez-vous compris qu’il ne constituait pas seulement une identité familiale, mais également un symbole public ? 

Élie de Rothschild jr. : Le nom fait rêver bien sûr. Mais il comporte aussi des obligations, que mon père n’a jamais cessé de me rappeler : Être exemplaire en permanence. Parfois, j’ai envie de faire des bêtises, je ne peux pas ; de hurler : Il ne faut pas ; ou encore, de me venger : Non non non ! Bref, vous l’aurez compris : Les devoirs supplantent les privilèges à bien des égards. Et surtout, pas question, jamais, de se plaindre.  

Club Italie-France : Quelles sont les valeurs essentielles que votre famille vous a transmises, non pas seulement par les discours, mais par une manière de vivre, de décider et de considérer les autres ?  

Élie de Rothschild jr. : Ma mère a insisté pour m’élever le plus simplement du monde, avec des valeurs du genre : « Fais aux autres ce que tu aimerais qu’on te fasse » ; « finis ton assiette par respect pour les petits enfants qui ont faim » ; ou encore, de mon père : «Il n’y a qu’une manière de faire les choses, et c’est la bonne » ! Et bien sûr, le fameux : « Il faut se faire pardonner d’avoir reçu plus que les autres » 

Club Italie-France : Parmi tous vos ancêtres, lequel vous semble avoir possédé la personnalité la plus fascinante, la plus audacieuse ou la plus moderne ?  

Élie de Rothschild jr. : J’aurai aimé connaitre Henri de Rothschild, qui tel un véritable « couteau suisse », a fait tellement de choses formidables : Après avoir été lauréat de 2 baccalauréats, il sera médecin et chercheur. Au début du 20ème siècle, il restera le premier à avoir découvert que le lait français empoisonnait les bébés, les corporations coupant et abimant le produit à chaque étape de sa distribution. Et il partira en guerre contre toute l’industrie du lait, qui privilégiait le profit à l’hygiène. Ensuite, il trouvera l’ambrine, produit miracle qui soulagera les soldats brulés par les gaz de combats de la guerre de 1914. Et accompagné son épouse improvisée infirmière, il prendra tous les risques, courant les champs de batailles pour poser lui-même les cataplasmes sur les blessés. Il supportera aussi Pierre et Marie Curie dans leurs recherches sur la radioactivité. Amoureux des belles lettres et du théâtre, il écrira des comédies brillantes, (sous le pseudonyme d’André Pascal), qui seront jouées partout en France, et construira le théâtre le plus moderne d’Europe : Folie’s Pigalle, devenu club-discothèque de nos jours. Pour vérifier si son chocolat en poudre plaisait au consommateur, il jouera les barmans dans une brasserie des Champs Élysées ; imaginez la tête des clients servis en toute humilité par un Rothschild ! Quant au slogan «il n’y a que Maille qui m’aille », c’est à Sacha Guitry qu’il l’aura commandé, pour sa marque de moutarde !  

Club Italie-France : La fortune d’une famille peut être transmise, mais peut-on véritablement transmettre l’intelligence, l’intuition, le courage et le sens du risque qui ont permis de la construire ? 

Élie de Rothschild jr. : Mais oui, bravo ! C’est précisément là, le Secret des Rothschild : L’éducation ! Depuis Mayer Amschel, en 1744, on a toujours privilégié l’élévation par l’instruction, la justice et le bon sens. Voilà pourquoi on est toujours là aujourd’hui, quand tant d’autres familles d’industriels ou de financiers qui surement ne pensaient qu’au profit, ont disparu au fil des générations, car ayant oublié de transmettre les bonnes valeurs à leurs héritiers… 

Club Italie-France : Les Rothschild ont développé au XIXᵉ siècle l’un des premiers grands réseaux véritablement européens. Peut-on considérer qu’ils avaient compris la mondialisation, la circulation de l’information et la force des réseaux bien avant notre époque ? 

Élie de Rothschild jr. : Le Renseignement, c’est la clé. On a été parmi les premiers à le comprendre, vers 1794, en créant notre réseau secret de coursiers, qui nous permettrait de recevoir du courrier et des informations de partout en Europe, bien avant les autres. Pour le reste, depuis près de 5000 ans, rien n’a changé chez l’être humain : On achète toujours que ce qu’on connait. Et on ne fait confiance qu’en ceux qui sont cooptés par nos proches. Aujourd’hui, on a peut-être le Wifi en plus, mais rien n’a changé. 

Club Italie-France : Votre famille a financé des États, des infrastructures, des chemins de fer et de grands projets industriels. Selon vous, quelle a été sa contribution la plus décisive à la construction de l’Europe moderne ? 

Élie de Rothschild jr. : Le développement, (et le financement !), du chemin de fer sera l’invention la plus notable. Tout ne commencerait pas une association devenue fratricide entre James de Rothschild et les frères Pereire, qui finirent par trahir leur bienfaiteur et employeur. James les avait pourtant découvert et les avait promus ; mais l’appât du gain aura eu raison de leur dévouement. Une guerre impitoyable s’en suivrait avec pour conséquence la faillite de leur banque, (le Crédit Mobilier), et des millions de petits porteurs et clients ruinés qui leur avaient fait confiance. James de Rothschild avait pourtant prévenu, (mais personne n’écouta !), de la faiblesse du modèle économique des frères Pereire, qui sur-empruntaient pour re-prêter à des taux bien trop forts. Moralité : L’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte. C’est de Confucius, il me semble. 

Club Italie-France  : Vous parlez de trahison ? Et vous-même, avez-vous été beaucoup trahi ?  

Elie de Rothschild jr.  : Vous plaisantez ? J’ai été trahi toute ma vie ! La première fois, j’avais 6 ans : J’avais plein de bonbons en débarquant dans ma nouvelle école. Plutôt que de les garder pour moi, je les distribuais avec plaisir, me disant que c’était un bon moyen de me faire des amis, et aussi que lorsque je n’en aurai plus, (de bonbons !), ils s’en souviendraient et à leur tour, m’offriraient les leurs. Je me trompais. Jamais ils ne me retournèrent la politesse ! Première déception, donc. N’étant pas préparé, j’ai été souvent abusé. Mais soyez rassuré, ça devient de plus en plus difficile de m’avoir… (Rires) 

Club Italie-France : Les relations entre les Rothschild et les États italiens du XIXᵉ siècle ont fait l’objet de nombreux travaux historiques, mais aussi de nombreuses interprétations. Quel rôle votre famille a-t-elle réellement joué dans le financement des États italiens et, plus largement, dans le processus qui a conduit à l’unification de l’Italie ?  

Élie de Rothschild jr. : Si les Rothschild ont joué un rôle de banquier pour l’État, ils n’étaient cependant pas des faiseurs de rois. Ils ont financé presque tous les camps, mais surtout le Piémont qui finit par se joindre à l’Italie. Lors de l’unification, ce fut le chaos. C’est en apportant cette garantie à tous les créanciers, qu’on a pu calmer le jeu et permettre une crédibilité au nouveau pays. Évidemment, il y a toujours eu le jeu des vases communiquant entre les branches françaises, anglaises et autrichiennes. L’argent européen arriva de partout pour consolider les dettes, notamment piémontaises. Sans cela, rien ne fut possible. A partir de 1866, l’Italie aurait encore besoin de fonds pour Rome et Venise. James de Rothschild continuera à lever des emprunts. Camillo Benso, comte de Cavour, dirait : « L’argent est le nerf de la guerre, et les Rothschild en ont !» Mais en 1870, l’État italien, plus fort, passerait désormais par la Banque d’Italie, l’influence de la famille commençant à diminuer.  

Club Italie-France : La branche de Naples a entretenu des relations financières avec plusieurs États de la péninsule italienne. Pourquoi cette présence italienne demeure-t-elle moins connue que celles de Londres ou de Paris ? 

Élie de Rothschild jr. : La Maison de Naples n’aura duré que 42 ans. Elle aura été prestigieuse par sa culture, ses coutumes et sa très étroite relation avec le Vatican ; mais assez peu profitable aux affaires. Elle s’éteindra rapidement, en 1863, à la suite de l’unification de l’Italie. Les investisseurs, en recherche de stabilité, lui préféreront les branches de Londres, Paris ou Vienne. La Maison italienne déclinerait également parce que le seul héritier de Carl, Adolf von Rothschild, marié « par erreur » à sa cousine Julie, n’avait pu avoir d’enfants ; la faute d’un mariage mal arrangé qui jamais ne les satisfera. Donc sans héritier direct, la branche de Naples serait condamnée à disparaitre au profit des autres Maisons.  

Club Italie-France : Quels liens intellectuels, artistiques ou personnels votre famille a-t-elle entretenu au fil du temps avec l’Italie et ses grandes familles ? 

Élie de Rothschild jr. : Le lien est très fort : Carl von Rothschild, depuis son installation en 1821, devint le banquier des Bourbons des Deux-Siciles, du Pape, et financerait le 1er chemin de fer italien : Naples-Portici. Vers 1860, la Maison de Paris financerait Cavour ainsi que le royaume de Piémont, et resterait très proches des familles du Risorgimento, et Ricasoli. 

Club Italie-France : Le nom Rothschild a suscité une admiration considérable, mais également des fantasmes, des caricatures et des théories complotistes. Pourquoi, selon vous, votre famille est-elle devenue le réceptacle d’autant de projections ? 

Élie de Rothschild jr. : Selon moi, cette célébrité ajoutée au culte du secret, indispensable aux activités de la famille, est responsable de toute cette créativité, des journalistes, des antisémites et du peuple en son ensemble. Moins on en sait, plus on invente, c’est bien connu. Personne ou presque ne sachant rien, il était facile d’innover en fabriquant le plus possible d’anecdotes permettant d’influencer l’opinion publique, tout en détournant l’attention des vrais sujets qui dérangent. C’est encore valable aujourd’hui : Regardez les infos, on détourne sans cesse l’attention du peuple, et pendant ce temps les élus valident des lois à l’encontre du bon-sens et de l’intérêt général.  

Club Italie-France : Comment réagit-on humainement lorsque l’on entend attribuer à sa propre famille une influence presque illimitée sur les guerres, les gouvernements, les banques ou le destin des nations ? 

Élie de Rothschild jr. : Ça fait partie des grands mensonges et des bêtises de l’Histoire. Personne ne sait que dans les contrats de prêts au États, il y avait une clause de remboursement anticipé en cas de guerre. Voilà qui aura surement contribué à en dissuader plus d’un, privilégiant discussion diplomatique plutôt que militaire pour régler un différend.  

Ensuite, il me semble que les conflits ne favorisent que les fabricants d’armes ; ce qui n’aura jamais été parmi les activités de la famille. Nos détracteurs répliqueront que Rothschild avait aussi investi dans les mines, ou dans des usines participant à l’effort de guerre, ce qui est vrai. Mais ce qu’on aurait gagné en vendant des armes, on l’aurait perdu en d’autres domaines, puisqu’en temps de guerre la confiance disparait. L’activité économique s’arrête, plus rien ne se crée. C’est la ruine pour tout le monde. En conséquence de quoi, ce qu’on gagnait d’un côté, on le reperdrait de l’autre, et même bien plus. Voilà pourquoi imaginer qu’on aurait fait fortune en favorisant les guerres, n’a pas de sens. Et de toute façon, les souverains n’ont jamais eu besoin de personne pour montrer les muscles et lever des troupes.  

Enfin, j’ajouterai que la famille a tellement créé et participé à l’amélioration du genre humain par ses investissements, ses dons et ses actions pour la santé, l’art et la culture, que penser qu’on laisserait tout détruire pour simplement s’enrichir toujours plus, c’est faire preuve de beaucoup de naïveté.   

Club Italie-France : Existe-t-il une idée reçue sur les Rothschild que votre livre cherche particulièrement à déconstruire ?  

Élie de Rothschild jr. : D’abord, on nous reproche d’avoir fait fortune grâce à un délit d’initié. Connaissant le résultat de la bataille de Waterloo avant tout le monde, Nathan fit croire à la défaite des Anglais afin de faire chuter les actions ; pour les racheter bien moins cher, avant qu’elles ne remontent. Cela est vrai. Mais l’analyse est fausse : Nathan connaissait le dénouement de la bataille, c’est entendu, car lui seul avait envoyé des observateurs sur le champ de bataille. D’autres auraient pu faire de même. Il ne s’agit donc pas d’un délit d’initié, mais juste d’une excellente stratégie ouverte à tous… On est loin de la soi-disant malversation propagée toujours par les mêmes jaloux. Enfin, Nathan Rothschild était déjà très puissant à cette époque ; il n’a donc pas fait fortune à cette occasion ; et ceux à qui il a damé le pion, grands financiers historiques, étaient loin d’être des anges…   

Club Italie-France : Votre parcours ne se limite pas à l’univers financier. Vous vous êtes intéressé à l’écriture, au spectacle, à la photographie, au design, au vin et à l’entrepreneuriat. D’où vient cette multiplicité de passions ? 

Élie de Rothschild jr. : C’est un gros défaut il me semble. Déjà plus jeune, j’ai tenté plein d’activités et sports différents. Rien ne m’a jamais suffisamment intéressé pour que je m’y consacre toute une vie. Et plus tard, la même chose : Lorsque j’ai l’impression, (ça n’est évidemment qu’une impression !), de tout comprendre d’un métier, il cesse de m’intéresser et je pars sur autre chose. Je suis une espèce d’essayiste, ou d’occasionniste impénitent. Mais ne vous méprenez pas, je reste en revanche très fidèle en amitié et pour le reste aussi…  

Mais là où j’excelle, et ce grâce à mes parents, c’est dans la relation-client : Toujours se mettre à la place de l’autre. C’est valable dans la vie comme pour les affaires. Plus que jamais, les corporations économisent cette étude, laissant aux ingénieurs, informaticiens ou stratèges le soin de finaliser le produit. C’est une faute grave, que j’aime à identifier à chaque étape de mes emplettes. Car n’oublions jamais : Le diable se cache dans les détails. Et il faut bien dire qu’actuellement, il a de plus en plus de travail…  

Club Italie-France : Quelle place la création artistique occupe-t-elle dans votre vie ? Est-elle une forme de liberté, une manière de comprendre le monde ou une nécessité intérieure ? 

Élie de Rothschild jr. : J’ai fait l’acteur, le meneur de revue, j’ai monté mon groupe musical aussi et fait le dj. Aujourd’hui, je suis aussi l’agent de jeunes artistes en devenir, parmi lesquels Jean-Louis Duclaux ou encore Cavart, que j’admire pour leur inventivité. 

Club Italie-France : Votre famille a entretenu une relation exceptionnelle avec l’art, les collections et le mécénat. Pourquoi la culture a-t-elle toujours été aussi importante dans l’univers Rothschild ? 

Élie de Rothschild jr. : Depuis toujours, à force de fréquenter la Haute Société, nous avons été confrontés à ce qui est beau et précieux. Au 18ème siècle, c’était moins question de spéculation que de l’envie de décorer son intérieur ou encore montrer sa puissance. Et on a par la suite utilisé l’art pour aider nos contemporains. On soutenait les artistes en leur achetant leurs œuvres, pour les offrir aux mairies ou à l’État qui pouvait ainsi en faire profiter au peuple. Aujourd’hui encore, des pièces des collections Rothschild sont toujours en exposition dans énormément de mairies ou de musées à travers le monde. Elles ont bien souvent été offertes sans contrepartie.  

Club Italie-France : Le vin occupe une place singulière dans l’histoire de votre famille. Au-delà de sa dimension économique, représente-t-il pour vous un patrimoine, un art de vivre, une culture ou une certaine manière d’appréhender le temps ? 

Élie de Rothschild jr. : Le vin a une place à part chez Rothschild. J’ai moi-même cédé à ses sirènes en créant mes vins du sud : Sirmontagu. (Le nom de mon formidable cheval, quand j’étais plus jeune !) Et je participe activement à mon nouveau bébé : Thélyric, (thelyric.fr), du thé pétillant bio auquel j’apporte mon savoir-faire de stratège et de gouteur aussi ! Avec de véritables feuilles de thé bio et très peu de sucre ajouté, c’est un sublime soda qui n’abime pas la santé. Tout le monde ne peut en dire autant, ne croyez-vous pas ? (Rires…) 

Club Italie-France : Qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui ? Est-ce encore la volonté d’entreprendre, le désir de transmettre, la curiosité intellectuelle, la rencontre avec les autres ou la nécessité de laisser une œuvre personnelle ? 

Élie de Rothschild jr. : J’aime de plus en plus transmettre mon expérience des pays dans lesquels j’ai vécu et des activités exercées en bien des domaines. C’est au travers de conseils d’administration que j’officie principalement, mais qui bizarrement ne tiennent pas souvent compte de ce que je leur préconise ! (Rires…) 

Club Italie-France : Dans un monde dominé par l’immédiateté, les marchés, les réseaux sociaux et les fortunes construites en quelques années, que peuvent encore nous apprendre les grandes familles qui pensent sur plusieurs générations ? 

Élie de Rothschild jr. : Pour être honnête, je suis atterré par le manque d’intelligence et de compassion dont font preuve toutes ces grandes familles, chanceuses mais parfaitement insensibles, il me semble, aux difficultés que rencontrent la Société et les classes moyennes. Obnubilées par l’impôt, qu’elles fuient par tous moyens, ces familles à la tête de groupes souverains n’ont jamais été aussi fortunées. Et au lieu de mettre une partie de cette puissance au service de la communauté, (ce qui ne les rendrait d’ailleurs pas moins riches !), elles continuent à ponctionner tout ce qu’elles peuvent, jamais rassasiées, corrompant comme jamais les décideurs politiques. Et dans le même temps, le peuple voit ses charges augmenter et ses droits diminuer. Mais jusqu’où s’arrêtera-t-on ? Ne voit-on pas qu’on revient à l’ère féodal ? Ou les seigneurs brillaient et les serfs transpiraient ?  

Club Italie-France : Les nouveaux milliardaires de la technologie disposent aujourd’hui d’une puissance financière et médiatique considérable. Incarnent-ils, selon vous, une forme de pouvoir profondément différente de celle des anciennes dynasties entrepreneuriales européennes ? 

Elie de Rothschild  jr. : De nos jours, la domination temporelle change d’objet. Le capitalisme industriel imposait les cadences de l’usine ; le capitalisme numérique lui impose la cadence de l’attention, notifications, management algorithmique des livreurs et chauffeurs, (ubérisation), disponibilité permanente. C’est la même logique d’extraction de valeur par unité de temps vécu, mais elle s’exerce désormais de façon plus diffuse, plus intime, et surtout plus difficile à combattre collectivement, (un livreur Uber a beaucoup plus de mal à faire grève qu’un métallurgiste de 1936). Enfin, L’accumulation privée d’un Pouvoir économique sans commune mesure avec le reste de la population me choque, surtout lorsque ces  grosses fortunes paient moins d’impôt que leurs employés.  

Club Italie-France : L’argent peut offrir l’indépendance, mais peut-il également éloigner de la réalité ? Comment préserver la curiosité, l’empathie et la liberté de jugement lorsque l’on naît dans un univers privilégié ? 

Élie de Rothschild jr. : Certes, je suis mal placé pour donner des leçons, mais il me semble qu’une participation juste à la communauté est la rançon que tout multimillionaire devrait s’évertuer à payer, en remerciement de tout ce que la Société lui a apporté. Car contrairement à ce qu’on entend sans honte, même les plus grands empires financiers dépendent d’infrastructures publiques, de stabilité politique, d’éducation, de sécurité, de travailleurs qualifiés, de routes, de réseaux énergétiques. Aucun milliardaire n’a jamais construit sa propre route, ni arrêté seul un incendie, ça se saurait !  

Club Italie-France : Quel rapport entretenez-vous avec la notion de réussite ? Se mesure-t-elle à ce que l’on possède, à ce que l’on construit, à ce que l’on transmet ou à la liberté de devenir soi-même ? 

Élie de Rothschild jr. : La course au profit, je l’ai bien sûr tentée quand j’étais plus jeune. Maintenant, je suis de moins en moins matérialiste. Si j’ai de quoi bien vivre et de bons amis, voilà qui devrait me suffire. 

Club Italie-France : Votre livre est consacré à la transmission d’une mémoire familiale. Mais qu’aimeriez-vous, vous-même, transmettre aux générations futures ? 

Élie de Rothschild jr. : Le respect du travail bien fait, la compassion, le bon sens ; ce sont des valeurs qui se perdent, il me semble. Mais bon… Dans des parchemins de l’antiquité, il y a près de 5000 ans, on trouve déjà des messages de vieillards se plaignant d’une certaine décadence de la jeunesse. (Rires…) 

Club Italie-France : Quel regard portez-vous sur l’Europe actuelle ? Est-elle encore capable de produire de grandes visions industrielles, culturelles et politiques ou est-elle devenue prisonnière de la gestion du présent ? 

Élie de Rothschild jr. : Une belle image vaut tous les discours : L’Europe actuelle me fait penser à l’Empire galactique de George Lucas. Von der Leyen est pire que Dark Vador, toujours en avance d’un mauvais coup. Je ne comprends toujours pas ses décisions en faveur des groupes industriels au détriment des humains : (Laboratoires, augmentation du prix de l’énergie, Mercosur, insecticides meurtriers, etc…) Quant aux dirigeants de toute l’Europe, ils sont largement passés du côté obscur de la Force, négligeant les intérêts de leur propre peuple, tout en épargnant les corporations riches et puissantes.  

Club Italie-France : Votre famille entretient depuis près de deux siècles des liens étroits avec l’Italie. Au-delà de son histoire économique, qu’est-ce qui vous touche le plus dans notre pays ? Son art de vivre, sa culture, son patrimoine, ses paysages ou peut-être sa manière singulière de concilier tradition et créativité ? 

Élie de Rothschild jr. : Il faut bien l’admettre, le climat italien est très agréable, ainsi que l’architecture, la mode, cette langue italienne qui chante. C’est un pays que j’ai toujours eu plaisir à visiter. Il y a fort longtemps, je me suis endormi dans la baignoire spa de l’Hôtel Alef, à Rome. Il me semble qu’ils s’en souviennent encore, par l’inondation que j’avais provoquée ! (Rires) 

Club Italie-France : Si vous deviez faire découvrir l’Italie à un jeune Européen qui n’y est jamais venu, quels lieux, quelles œuvres, quels artistes ou quelles expériences lui conseilleriez-vous pour comprendre l’âme profonde de notre pays ? 

Élie de Rothschild jr. : Il faut marcher dans le Forum non pas pour « voir des ruines » mais pour sentir la stratification : Sous les pieds, deux mille cinq cents ans de Pouvoir, du Sénat républicain aux papes baroques. Le sacré traité avec des corps de rue, des pieds sales, une lumière qui tombe comme un projecteur de théâtre sur des saints, qui ressemblent à des voisins. Le soir, la vraie leçon est ailleurs : S’asseoir à une terrasse du Trastevere sans rien faire, regarder passer les gens. Les Romains ont un mot pour cela, dolce far niente. Et ça n’est pas de la paresse, c’est une philosophie de vie. Et puis Florence, Naples et la Sicile. Mais avant tout, il faudrait faire ce voyage avec une amoureuse. Car ne pas le partager n’aurait pas de sens… 

REPRODUCTION RÉSERVÉE ©

Interview du

24 Juillet

Informations

Elie de Rothschild jr. Prédestiné à la finance, dès 1990, il fait des stages dans plusieurs banques, dont Fortis banque et Bear Stearns.
Edoardo Secchi - Presidente Club Italie-France
Interview réalisée par
Edoardo Secchi