Marina Ferrari
Club Italie-France : Vous avez été secrétaire d’État chargée du Numérique avant de devenir Ministre déléguée à l’Économie du tourisme. La souveraineté numérique européenne représente un véritable enjeu, qui nécessite d’héberger les données des entreprises et des institutions sur le territoire. Quelle est la stratégie commune que les pays d’Europe devraient poursuivre pour renforcer cette souveraineté ?
Marina Ferrari : Vous avez raison, le numérique est au cœur des enjeux économiques, culturels, sociaux, environnementaux etc. et avec le développement de l’IA générative et les possibilités que cette technologie offre, nous vivons une véritable révolution que je compare souvent à celles que l’humanité a connues avec l’écriture ou l’électrification. Les données sont un point stratégique : leur collecte (qualité des données et consentement des utilisateurs), leur protection (protection des données les plus sensibles comme les données de santé ou les données stratégiques) et leur exploitation (capacités de calculs et cas d’usages) sont autant de sujets importants sur lesquels nous devrions davantage travailler en européens pour assurer notre indépendance par rapport aux hyperscalers. Nous devons tout d’abord continuer à développer une offre européenne de cloud répondant aux critères de protection des données que nous souhaitons. Cela nécessite de développer les briques technologiques nécessaires pour pouvoir concurrencer les offres des géants US et de développer nos infrastructures. Par exemple, le PIIEC (Projet Important d’Intérêt Européen Commun) dédié aux services d’infrastructures cloud signé en février 2022 par 12 états membres dont la France et l’Italie doit être poursuivi et soutenu fortement. Par ailleurs, je pense que nous devons nous engager fortement pour garantir une forme d’immunité à nos données les plus sensibles. Les discussions conduites avec EUCS (European Union Cybersecurity Certification Scheme for cloud services) devraient nous permettre de garantir cette protection. Je le souhaite et espère que nos partenaires européens entendront la nécessité de protéger nos données critiques.
Pour conclure, Victor Hugo établissait un lien direct entre souveraineté et liberté et je reprends volontiers sa vision : la véritable souveraineté est d’avoir le choix. L’Europe doit développer des solutions pour conserver sa capacité de choix. C’est indispensable.
Club Italie-France : L’Europe a montré qu’elle n’avait pas la capacité de rivaliser avec les Big Tech américaines, tant en termes d’investissement que de politique. Pourtant, les nations européennes, si elles sont unies, ont la compétence et la capacité économique de rivaliser avec les Américains et les Chinois. Que nous manque-t-il pour libérer notre potentiel ?
Marina Ferrari : Pour le moment, l’Europe n’a pas démontré sa capacité, à mobiliser collectivement les financements nécessaires pour développer notre souveraineté numérique. Toutefois, vous avez raison de rappeler, que c’est de volonté politique dont nous avons avant tout besoin. Malheureusement, c’est souvent dans les moments de grande tension que nous prenons conscience de nos faiblesses et de l’impérieuse nécessité de nous unir pour être plus forts. Je prends l’exemple de la crise covid. On nous disait qu’il était impossible que les états membres contractent une dette commune. Pourtant, face à la pandémie, nous avons su lever un grand emprunt européen pour soutenir la relance de notre économie. Parce que le monde dans lequel nous vivons est dangereux, nous sommes appelés à investir ensemble. Aussi, je suis favorable à l’union des marchés de capitaux pour mobiliser les ressources financières nécessaires aux investissements d’ampleur que nous devons porter. Il n’est pas trop tard.
Club Italie-France : Comment votre expérience en qualité de secrétaire d’État chargée du Numérique, peut-elle contribuer à influencer et donner de nouveaux leviers au Tourisme ?
Marina Ferrari : L’économie du tourisme, comme les autres champs économiques comporte de grands enjeux numériques. Indéniablement, la connaissance des acteurs et des technologies m’a permis de mieux les appréhender. De la même manière, la connaissance des dispositifs d’accompagnement m’a également permis de mieux orienter les porteurs de projets touristiques innovants. De ce point de vue, je tiens à souligner la qualité du programme France Tourisme tech, qui permet d’accompagner des start-up proposant des solutions adaptées aux acteurs du tourisme.
Club Italie-France : Après le succès des Jeux olympiques de 2024, la France a atteint un record avec 100 millions de visiteurs étrangers. Quelles stratégies envisagez-vous pour maintenir et dépasser ce niveau d’attractivité ?
Marina Ferrari : Nous avons effectivement connu une année exceptionnelle en termes de visiteurs étrangers accueillis en France et c’est grâce notamment à la formidable mobilisation des professionnels du tourisme. Mais au-delà, de ce chiffre, je suis beaucoup plus attentive au chiffre d’affaires généré. De fait, nous devons améliorer le panier moyen des dépenses en proposant des expériences aux touristes et travailler à des produits packagés visant à allonger la durée des séjours. La France, comme l’Italie, regorge de trésors qui ne demandent qu’à être découverts en sortant des sentiers battus.
Club Italie-France : Avec l’augmentation du nombre de visiteurs, quelles mesures sont prises pour gérer les flux touristiques et éviter la surfréquentation de certains sites emblématiques ?
Marina Ferrari : Le phénomène de sur fréquentation est un des facteurs principaux de non acceptabilité ou de remise en cause des activités touristiques. L’Italie est également confrontée à ce problème. Je regarde avec attention plusieurs mesures qui sont mises en œuvre à l’initiative des territoires, comme par exemple la limitation des accès à certains sites en période de pointe. Par ailleurs, l’État, via son opérateur Atout France a retenu 25 territoires pour travailler sur des stratégies de gestion des flux touristiques. La mobilité y tient une part importante et il faudra que nous tirions les enseignements de leurs travaux. Enfin, des solutions numériques permettent de renseigner et d’orienter les touristes en fonction de l’affluence des sites et de leur proposer des activités alternatives, solutions soutenues dans le cadre de France Tourisme Tech évoqué précédemment.
Club Italie-France : Comment intégrez-vous les principes du développement durable dans les politiques touristiques pour préserver les ressources naturelles et culturelles de la France ?
Marina Ferrari : Nous avons une vision très holistique du tourisme durable en France. Nous travaillons à la fois sur la réduction des consommations énergétiques ou sur la préservation des ressources naturelles, mais aussi sur le développement de mobilités décarbonées, ou sur la protection de notre patrimoine naturel ou bâti. De même, nous travaillons beaucoup avec les territoires et les acteurs du tourisme sur les questions de logement (équilibre logement permanent – logement touristique et logement saisonnier). Enfin, je suis très attachée au tourisme social et inclusif.
Club Italie-France : Vous avez des origines italiennes ? Avez-vous gardé des liens avec l’Italie ?
Marina Ferrari : Oui. La famille de notre père est de Scandiano dans la région d’Émilie-Romagne. Nous y avons encore des cousins et nous nous y rendons aussi souvent que possible, malheureusement pas assez à mon goût. En revanche, je me rends régulièrement en Italie avec mon mari et mon fils, très souvent dans le Piémont, du côté d’Alba ou sur le lac d’Orta que j’aime beaucoup.
Club Italie-France : Comment vos origines italiennes influencent-elles votre perspective du monde, votre sensibilité culturelle, et votre approche, notamment dans le contexte des échanges culturels entre la France et l’Italie ?
Marina Ferrari : D’origine italienne par mon père et franco autrichienne par ma mère, je me suis construite avec la conviction que le mélange des origines était une chance et je suis une européenne convaincue. Et parce que j’entretiens une relation affective profonde avec l’Italie, j’attache une grande importance à l’amitié entre nos deux pays et au renforcement de nos coopérations culturelles, économiques et politiques. Je suis née et je vis également sur un territoire, la Savoie, dont l’histoire est intimement liée à celle de la construction italienne. En schématisant, je dirais que nous faisons partie de la même famille.
Club Italie-France : Quelles sont, selon vous, les synergies qui pourront se développer lors du Traité du Quirinal, signé le 26 Novembre 2021, accord de coopération renforcée entre la France et Italie ?
Marina Ferrari : Le traité du Quirinal est un texte majeur pour la structuration des relations entre la France et l’Italie qui traite de nombreux domaines dont les affaires étrangères, les coopérations en matière économique, en matière de défense ou en matière de développement social par exemple. Je voudrais souligner trois dispositions dans le traité qui sont chères à mon cœur. Tout d’abord le renforcement de nos coopérations en matière d’enseignement, de recherche et d’innovation, notamment au travers de l’Université franco-italienne. Ancienne vice-présidente du conseil départemental de Savoie en charge de l’enseignement supérieur, je m’étais beaucoup impliquée à l’époque dans la création de l’université européenne UNITA, conduite par l’Université de Turin, au sein de laquelle l’Université de Savoie occupe une place importante. Le renforcement de nos liens passe par notre jeunesse. Deuxièmement, j’attache une grande importance au renforcement de nos coopérations transfrontalières pour favoriser nos échanges et faciliter la vie de nos concitoyens transfrontaliers. Enfin, je milite depuis de nombreuses années et suis très active sur le développement des transports entre nos deux pays et notamment sur le chantier de la nouvelle ligne ferroviaire transalpine. Le Lyon-Turin est une infrastructure essentielle avec une dimension écologique, économique et humaine.
© Copyright Photos : Assemblée nationale
REPRODUCTION RÉSERVÉE ©
Interviews du
15 Février
Informations
Marina Ferrari est une femme politique française membre du Mouvement Démocrate (MoDem)
Ancienne ministre et députée de la 1ère circonscription de Savoie depuis 2022, Marina Ferrari est également élue locale à Aix-les-Bains depuis 2008 et a exercé les fonctions de vice-Présidente du Département de la Savoie en charge de l’Enseignement supérieur et de l’Energie entre 2015 et 2021. En 2024, elle a été nommée ministre à deux reprises. D’abord en tant que secrétaire d’État en charge du Numérique dans le Gouvernement de Gabriel Attal, puis en tant que ministre déléguée en charge de l’Économie du tourisme dans le Gouvernement de Michel Barnier. Marina Ferrari s’engage beaucoup sur les questions liées aux collectivités territoriales, à l’aménagement du territoire et au tourisme.


