Laurence Ferrari
Club Italie-France : Comment avez-vous vu évoluer le métier de journaliste au cours de votre carrière ? Quels sont les principaux défis et opportunités que cette transformation a engendrés ?
Laurence Ferrari : J’ai commencé dans ce métier il y a plus de 30 ans, au début des années 90 et j’ai vu ce métier se transformer très vite avec d’abord l’avènement de l’informatique. Quand je suis arrivée, on écrivait encore nos papiers à la main sur du papier avec un crayon, et très vite les ordinateurs ont révolutionné notre écriture. Et puis il y a eu l’arrivée des réseaux sociaux qui a été une deuxième révolution. Concernant le métier en lui-même, on a de plus en plus de journalistes formatés selon le même moule idéologique et très stéréotypés. Quant à Europe 1, il y avait des journalistes aux parcours différents, pas forcément issus des écoles de journalisme, et cela faisait la diversité et la force des rédactions. Aujourd’hui j’ai parfois l’impression que les fonctionnaires de l’info sont formés et marqués idéologiquement à gauche et n’ont pas la culture de la pluralité idéologique. C’est vrai qu’il est plus difficile aujourd’hui de rentrer dans le métier quand on n’a pas fait d’école de journalisme car il y a moins de postes. Mais je trouve que cela donne des rédactions un peu monochromes et je le regrette.
Club Italie-France : Avec un parcours aussi varié et riche, allant de LCI à TF1, puis à Canal+ et CNews, sans oublier votre passage dans la radio et le journalisme écrit, vous avez navigué à travers différents formats et thématiques. Face à cette diversité, quel a été le défi le plus significatif que vous avez dû surmonter pour rester pertinente et influente dans un paysage médiatique en constante évolution, et comment cette capacité d’adaptation a-t-elle façonné votre approche du journalisme aujourd’hui ?
Laurence Ferrari : Je crois que vous avez vraiment dit le mot-clé, c’est-à-dire capacité d’adaptation. Il faut s’adapter en toutes circonstances et à tous les supports. J’ai commencé en radio qui est un média de l’instantanéité où on travaille très vite. Après, j’ai continué en télé. Il y a une vraie continuité entre l’écriture radio-télé, même s’il faut s’adapter à l’image. Il y a aussi tout le travail de l’image, concernant le reportage, du travail de reporter et le montage. Enfin, il y a la presse écrite, qui requiert encore une autre forme d’écriture. Donc, en fait-il faut avoir cette capacité d’adaptation. Savoir toujours à qui on s’adresse, que ce soit des auditeurs, des téléspectateurs ou des lecteurs. Être souple, réactif, s’adapter, être capable d’embrasser tous les sujets, qu’ils soient économiques, politiques, sociétaux, internationaux, s’intéresser à tout. Évidemment, pour moi, être journaliste, c’est 100% de mon temps. Ce n’est pas juste la semaine et j’arrête le week-end. C’est tout le temps. Chaque lecture, chaque rencontre nourrit ma réflexion journalistique.
Club Italie-France : En tant que femme de médias de premier plan, pouvez-vous nous parler des progrès accomplis en matière de représentation et de leadership féminin dans les médias ? Quels combats restent-ils à mener ?
Laurence Ferrari : On a fait des progrès en matière de représentation des femmes à l’antenne. C’est indéniable qu’aujourd’hui, dans les rédactions et à l’antenne, il y a au moins 50% de femmes, voire un peu plus. Parfois, on est à 60% de femmes à l’antenne ou dans les rédactions. Après, je ne vous cache pas, dès qu’on monte dans les échelons de la hiérarchie et de la direction, il y a moins de femmes. Donc, en fait, c’est bien d’avoir des femmes à l’antenne, c’est bien d’avoir beaucoup de femmes dans les rédactions, mais c’est encore mieux d’avoir des femmes directrices et patronnes. On a parfois encore du mal à confier les rênes des grandes rédactions à des femmes, mais il y a aussi tout un travail que les femmes doivent faire elles-mêmes, en se disant qu’elles sont capables d’être des grandes patronnes de presse. Donc, on a fait des progrès, mais c’est aussi important que la mentalité des femmes change et qu’elles se disent qu’elles aussi, elles peuvent avoir le leadership.
Club Italie-France : Face à la montée des fake news et de la désinformation dans notre société hyperconnectée, quel rôle crucial voyez-vous pour les journalistes et les médias traditionnels dans la lutte contre ce phénomène ? Comment, selon vous, les professionnels des médias peuvent-ils restaurer et maintenir la confiance du public tout en naviguant dans le paysage complexe de l’information numérique ?
Laurence Ferrari : C’est le vrai défi. C’est notre plus grand défi depuis, une dizaine d’années, mais encore plus depuis ces 4-5 dernières années. Comment lutter contre une fake news qui se répand sur les réseaux sociaux et qui, par son effet démultiplicateur, est retweetée des centaines de milliers de fois. Comment lutter contre ça pour imposer notre travail ? Une seule règle : il faut vérifier l’information, recouper l’information, avoir au moins deux ou trois sources différentes qui vous confirment l’information. Personnellement je préfère perdre une demi-heure, une heure, une journée sur une information, mais qu’elle soit vérifiée avant de la donner. Notre rôle, à nous les journalistes est crucial, notamment vis-à-vis des jeunes générations qui ne s’informent que par les réseaux sociaux. Je leur conseille systématiquement d’aller sur les sites de référence des journaux, des télés, des radios françaises, pour avoir une information vérifiée. Et pas seulement sur TikTok ou sur Snapchat où tout et n’importe quoi est dit, et tout est mis au même niveau. Le travail du journaliste, c’est de faire une hiérarchie dans l’information et de vérifier les faits. Donc notre rôle est fondamental et je dirais même qu’il maintient la cohésion dans notre démocratie, parce que sinon, c’est le règne des fake news. Ça peut amener à des situations de tension extrêmement graves. Et parfois des agressions violentes.
Club Italie-France : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes journalistes qui débutent dans un paysage médiatique en constante évolution ?
Laurence Ferrari : D’abord, de travailler beaucoup. C’est la clé. De travailler plus que 35 heures, parce qu’en France, on a les 35 heures. Je pense que je fais 35 heures en deux jours, peut-être en trois. Donc beaucoup travailler. Être très curieux. S’intéresser à tout. A ce qui se passe dans son quartier, dans son pays et dans le monde. Et puis surtout, c’est d’y croire. Se dire qu’on peut y arriver, même si on n’a pas les bonnes relations, les bonnes connections, la bonne école. Voilà, il faut y croire. Toujours essayer de se surpasser. Et de se dépasser. Enfin, si on vous ferme la porte, il faut rentrer par la fenêtre. Il ne faut jamais lâcher en fait.
Club Italie-France : En tant qu’ambassadrice de l’association SOS Villages d’Enfants depuis novembre 2003 et animatrice d’une soirée en faveur du « mariage pour tous » en 2013, vous avez clairement positionné votre engagement social au cœur de votre action publique. Vous avez exprimé l’importance de ne pas rester silencieuse face aux débats sociaux cruciaux, en tant que citoyenne, femme et mère de famille. Comment ces rôles personnels influencent-ils votre choix de causes à soutenir et de quelle manière envisagez-vous de continuer à utiliser votre plateforme médiatique pour promouvoir des changements sociaux et soutenir des initiatives humanitaires à l’avenir ?
Laurence Ferrari : Je suis aussi marraine d’une association qui s’appelle « Vaincre la mucoviscidose », qui est une maladie génétique rare qui touche les enfants. Le mariage pour tous, c’est une cause que j’ai défendue en tant que mère, en tant que citoyenne, car il me semblait normal de m’engager pour ça. Je suis très engagée aussi depuis le 7 octobre 2023 dans la lutte contre l’antisémitisme parce que j’ai été bouleversée par ce qui s’est passé et que j’estime que l’antisémitisme, c’est le pire des fléaux qu’il faut combattre parce que c’est vraiment un combat de civilisation qu’il faut mener. Tous ces évènements m’interpellent en tant que femme, en tant qu’être humain et en tant que personnage public. Ma notoriété est importante en France. J’ai présenté le journal de 20 heures de TF1, je suis exposée massivement depuis des années. Mais cette notoriété ne me sert à rien personnellement. C’est pour cela que je m’en sers pour faire avancer des causes très importantes, comme lever des fonds pour la recherche afin de lutter contre les malades qui touchent les enfants, ou lutter contre la maltraitance des enfants.
Club Italie-France : Comment vos origines italiennes influencent-elles votre perspective du monde, votre sensibilité culturelle, et votre approche du journalisme, notamment dans le contexte des échanges culturels entre la France et l’Italie ?
Laurence Ferrari : Évidemment que ça influe beaucoup. Mon approche culturelle, elle s’est faite à la maison par la musique, l’opéra. Comme dans toutes les familles italiennes, on chantait de l’opéra tous les dimanches. Donc, dès mes plus jeunes années, j’ai baigné dans la culture italienne. Mes grands-parents tous les deux originaires de Bologne (Scandiano) ont demandé leur naturalisation française assez tard. Et mon grand-père adoré, Renzo Ferrari voulait qu’on s’intègre complètement en France. Il nous disait toujours : « la France nous a donné beaucoup, on doit beaucoup à la France ». Donc, on s’est beaucoup francisés, l’école de la République Française nous a permis de nous élever dans l’échelle sociale. Et comme ma grand mère était issue d’une famille de 18 enfants et mon grand-père de 11 enfants, j’ai beaucoup de famille et de cousins en Italie comme vous l’imaginez !! Je suis très connectée, très attentive à ce qui se passe là-bas, à la façon dont la société italienne réagit par rapport à la société française. Mon grand regret c’est de ne pas parler très bien l’italien, même si je comprends le patois de Bologne. Mais je vais y remédier et reprendre des cours d’italien. Je vous avoue que je me sens extrêmement italienne, dans mon tempérament notamment !
Club Italie-France : Quelles sont les sphères culturelles où vous percevez une forte empreinte italienne en France ?
Laurence Ferrari : Dans mon milieu professionnel on se reconnait entre fils ou petits fils d’immigrés italiens, nous sommes assez nombreux en fait. Mais l’empreinte italienne pour moi c’est vraiment la musique, c’est l’art, c’est la mode, c’est extrêmement fort et présent. Sur le plan politique, les Français ont eu le tort de regarder un peu de haut ce qui se passait en Italie. Or alors que la France est en crise économique et politique, il y a beaucoup de choses dans le dynamisme de l’économie italienne, son agilité et sa créativité dont on pourrait s’inspirer !
Club Italie-France : Auriez-vous un message personnel ou une anecdote à partager concernant votre relation avec l’Italie ou une expérience marquante qui illustre la force de ce lien culturel ?
Laurence Ferrari : Chaque fois que je viens en Italie à l’occasion de vacances ou pour rendre visite aux membres de ma famille c’est une évidence, j’ai l’impression de rentrer chez moi. C’est absolument fou ! Tout me parle : le paysage, la langue, les couleurs, la gastronomie, la vivacité des Italiens, la dolce vita…. tout se met en ordre autour de moi. C’est un sentiment très spécial parce que je sens que je reviens à la maison. Je suis dans mon milieu naturel, bercée par une langue et par des traditions qui ont imprégné mon enfance et mes plus belles années. Je n’ai jamais renoncé à cette part italienne de mon histoire personnelle, et je compte bien la faire vivre de plus en plus !
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Interviews du
18 Novembre
Informations
Laurence Ferrari est une figure emblématique du journalisme en France.
Présentatrice du journal de 20H sur TF1, elle a également marqué le paysage médiatique en animant des émissions politiques et sociétales telles que Dimanche + sur Canal+, Le Grand 8 et Punchline sur D8 (devenue C8), ainsi que Tirs Croisés sur I-Télé. Depuis janvier 2018, elle dirige les émissions politiques Punchline sur CNews et Le Grand Rendez-vous, en collaboration avec Europe 1. En septembre 2022, elle a été nommée rédactrice en chef politique de Paris Match. Parallèlement à sa carrière médiatique, Laurence Ferrari s'engage activement dans diverses causes, notamment celles liées à l’éducation et aux droits des femmes.


