Jean Veil

Club Italie-France : Votre parcours en tant qu’avocat est impressionnant, marqué par des affaires majeures. Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette carrière, et fonder un cabinet de notoriété nationale et internationale ?

Jean Veil : Quand j’ai commencé à réfléchir à mon avenir professionnel, j’ai tout de suite su que j’aimerais exercer un métier de conseil. Par ailleurs, mes parents prônaient l’indépendance dans tous les aspects de la vie. J’ai donc choisi une profession libérale et le métier d’avocat m’a séduit. Après mes études, j’ai eu la chance de pouvoir entrer au sein du cabinet d’avocats d’affaires Gide Loyrette Nouel (connu pour être le premier cabinet formé par des avocats associés) en qualité de stagiaire, puis de collaborateur, enfin d’associé. En 1982 j’ai créé mon cabinet personnel et me suis groupé avec plusieurs confrères : Gabriel Sonier, Alain Coblence (exerçant à New York ce qui était très rare à l’époque), Jean-Michel Darrois (sous le nom de Sonier – Coblence – Darrois – Veil). Nous étions basés à Paris, New York et pendant quelques années à Hong-Kong. En 1990 je m’associe avec Georges Jourde pour fonder notre cabinet actuel. Aujourd’hui le cabinet compte plus de 70 avocats, comprenant des équipes pluridisciplinaires couvrant l’ensemble du secteur des affaires. Depuis le début, nous nous sommes spécialisés dans les contentieux civils, commerciaux et pénaux ainsi que dans les opérations de groupement d’entreprises y compris cotées en Bourse. De ce fait, chaque dossier est différent, ce qui renouvelle notre intérêt et notre plaisir dans chaque affaire.

Club Italie-France : Vous avez plaidé dans de nombreux dossiers emblématiques, Comment gérez-vous la pression dans des affaires aussi médiatisées ?

Jean Veil : Je préfère éviter la médiatisation d’un dossier car cela mène plus souvent à l’affrontement qu’à l’apaisement et au compromis. Mais ce n’est pas toujours possible. Dans ce cas, j’essaie d’abord de protéger mon client car la pression c’est surtout sur lui qu’elle s’exerce ; je me concentre sur le dossier et la stratégie. Mes parents avaient une qualité dont j’ai constaté qu’elle était essentielle sur le plan professionnel, c’est la discrétion. Une qualité que je cultive et qui ne m’a jamais nuit.

Club Italie-France : Votre père, Antoine Veil, était un haut fonctionnaire, et votre mère, Simone Veil, une femme politique d’exception. En quoi cet héritage a-t-il influencé votre vision du droit et de la justice ?

Jean Veil : Mes parents ont été pour moi un exemple de droiture. Peut-être du fait de leur éducation ou de leur expérience de la seconde guerre mondiale, ils avaient en commun un attachement à des règles d’éthique et avaient, dans leur vie privée comme professionnelle, un comportement exemplaire. Je garde pour eux à la fois une immense admiration et une grande tendresse. J’essaie de respecter au plus près, en tant qu’avocat, cette rigueur morale. Ils m’ont transmis aussi un certain scepticisme qui me conduit à ne jamais me fier à la version d’une seule des parties.

Club Italie-France : Le monde juridique évolue avec l’essor du numérique et l’intelligence artificielle. Pensez-vous que ces innovations vont transformer la profession d’avocat ?

Jean Veil : Bien entendu, l’intelligence artificielle a des effets sur notre profession à plusieurs niveaux. C’est d’abord un gain de temps. L’IA nous permet de traiter une considérable quantité d’informations et d’automatiser un certain nombre de tâches, notamment comme le classement, la rédaction de documents juridiques types ce qui nous fait gagner un temps précieux que nous consacrons à la stratégie et au travail avec le client. En proposant des analyses prédictives, avec prudence, l’IA nous permet également d’être plus précis. Si son usage pose des questions éthiques et techniques, le développement de formations de qualité y répondront. Il s’agit me semble-t-il d’un important champ de recherches universitaires qui s’ouvre à nous. 

Club Italie-France : En tant qu’avocat, vous avez défendu de grandes entreprises et des personnalités. Quel regard portez-vous sur l’évolution du droit des affaires en France ces dernières années ?

Jean Veil : Comme nous l’avons dit, l’IA est une « petite » révolution dans le secteur juridique. Nous développons une compétence d’anticipation et de conseiller stratégique, parallèlement au métier traditionnel d’avocat. Aujourd’hui, avec la banalisation de l’usage du numérique, la protection des données est l’une des nouvelles spécialités juridiques sollicitées par les entreprises. Par ailleurs, le droit international connait un nouvel essor et nécessite aussi une expertise plus attentive.

Club Italie-France : Simone Veil était très appréciée en Italie, pays où elle se rendait souvent. En tant que première présidente élue du Parlement européen (1979-1982), Simone Veil a beaucoup travaillé avec les dirigeants italiens, notamment Sandro Pertini, président de la République italienne (1978-1985). En 2006, Simone Veil a reçu la grand-croix de l’Ordre du Mérite de la République italienne, la plus haute distinction du pays. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Jean Veil : Je me rappelle que son élection, jusqu’à la veille du scrutin, n’était pas du tout assurée. Il y avait des désaccords dans le camp centriste et l’idée qu’une femme, récemment entrée en politique, puisse encadrer le Parlement européen, cette toute nouvelle institution, déplaisait à certains. Pourtant, elle fut le premier président du Parlement européen élu au suffrage universel ! Succédant à Emilio Colombo, elle a œuvré tout au long de son mandat pour que l’opinion publique se familiarise avec cette institution. Elle a toujours considéré l’existence d’une Europe unie comme une condition indispensable à  la paix avec l’Allemagne. Elle a toujours été très attachée à l’Italie et comme l’a dit Maurizio Serra, qui a succédé à son siège à l’Académie française, elle gardait le souvenir de l’occupation italienne en France jusqu’en 1943 comme d’un « îlot d’humanité dans un océan d’abjections ». J’ai moi-même un lien affectif avec l’Italie puisque ma fille ainée, Isabelle, est mariée avec un turinois et vit avec ses deux filles en Italie. Cela a été l’occasion de nombreux voyages en Toscane avec ma femme et mes six enfants.

Club Italie-France : Rappelons que La loi Veil sur l’IVG en 1974 a inspiré les féministes italiennes qui réclamaient une législation similaire. L’Italie a adopté en 1978 la « loi 194 », légalisant l’avortement, après un intense débat influencé par le modèle français. Comment percevez-vous le débat actuel autour du droit à l’avortement en France et dans le monde ?

Jean Veil : Le droit à l’avortement est entré dans la Constitution en France le 4 mars 2024 et c’est une bonne chose. Face à ce qui s’est passé aux Etats-Unis en 2022, avec l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade – qui protégeait de facto le droit des femmes à avorter – nous avons fait ce qui nous paraissait juste et nécessaire. Notre pays a affirmé ainsi sa volonté de ne pas remettre ce droit en cause et de prévenir les risques de régression. Ceci alors que le droit à l’avortement est remis en question dans plusieurs pays d’Europe comme la Hongrie, le Portugal et la Slovaquie.

Club Italie-France : Quelles valeurs ou quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations dont elles puissent s’inspirer au regard des grands changements du monde ?

Jean Veil : Face aux annonces catastrophistes, sur le plan militaire, économique et écologique, je voudrais redonner un peu d’espoir aux jeunes gens en leur rappelant qu’ils ne devraient pas se laisser envahir par la peur. Malgré les guerres, les violences et la misère, notre humanité demeure là où nous gardons la tête haute et devons lutter en faveur de chaque vie humaine, par définition inestimable.    

Club Italie-France : Quelle est votre vision de l’avenir ?

Jean Veil : Je crains que nous devions faire face à une montée du fascisme dans de nombreux pays. Contrairement à ce que je lis dans les médias, je trouve que la nouvelle génération est politisée et je m’en réjouis. J’espère qu’elle saura se montrer solidaire et intransigeante.

Club Italie-France : Si vous deviez prodiguer un conseil à un jeune avocat qui débute aujourd’hui, quel serait-il ?

Jean Veil : D’abord je le féliciterais d’avoir choisi un métier utile et indispensable. Peut-être lui conseillerais-je ensuite de ne pas investir tout son temps dans sa vie professionnelle. Je lui recommanderai, au-delà du travail quotidien, de respecter scrupuleusement nos règles ordinales et notamment la morale et le secret professionnel.

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12 Mai

Informations

avocat d’affaires
Il conseille des sociétés dont des multinationales et des personnalités publiques, et il participe aux aspects juridiques des fusions-acquisitions d’envergure. Il est distingué dans le « Hall of Fame » de « The Legal 500 » et comme « Senior Statespeople » par Chambers & Partners. Jean Veil figure dans plusieurs classements français ou internationaux parmi les meilleurs avocats, dont Best Lawyers qui le distingue comme avocat de l'année en « contentieux » en 2012 et 2018, ainsi qu'en « défense criminelle » en 2015 et 2020.
Edoardo Secchi - Presidente Club Italie-France
Interview réalisée par
Edoardo Secchi