Gérald Cohen

Club Italie-France : Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans le monde de la communication et de la mode ? Quel événement ou quelle rencontre a marqué le point de départ de votre parcours professionnel ?

Gérald Cohen : À la fin des années 80 je fondais mon Bureau de presse indépendant en m’alliant au fondateur des magasins L’Éclaireur qui compte parmi les tous premiers Concept-Stores Parisiens, même si nous lui préférions déjà le terme de découvreurs. Je faisais découvrir à la presse des créateurs qui allaient bouleverser la scène de la mode française et mondiale : l’avant-garde de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers avec Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs et Dries Van Noten ; les Japonais Yohji Yamamoto et Comme des Garçons ; puis la  nouvelle génération de marques Italiennes dont Franco Moschino, Mandarina Duck, Tod’s, Hogan, CP Company, Stone Island, Malo toutes clientes de mon Agence…mais aussi es arts de la table d’ Alain Ducasse, le mobilier de Fornasetti … Ce fut pour mon Agence le début de 30 années de recherches et de prises de risques. Mais je devais être attentif à être à l’avant-garde sans être trop pointu, créatif sans perdre de vu le succès commercial de mes clients. Car il n’y a pas de bonheur créatif sans succès commercial.   

Club Italie-France : Quels ont été, selon vous, les moments charnières de votre carrière, ceux qui ont réellement orienté votre évolution en tant que publiciste et observateur de la mode ?

Gérald Cohen : Il n’y a pas eu de « moments charnières » à proprement parlé. J’ai toujours aimé les nouvelles technologies, des premiers répondeurs interrogeables à distance aux premiers micro-ordinateurs Oric et Atari puis les premiers jeux informatiques qui seront le fondement des métavers et de l’IA. Mon goût pour l’écriture, qui remonte à l’adolescence m’a aidé à développer mon sens de l’observation qui me sera utile plus tard dans mon métier de communicant ; car ce n’est pas avec l’œil que je repère une marque d’avenir, mais avec l’oreille, en écoutant son fondateur raconter son histoire personnelle qui se mêle à celle de ses productions. Pour savoir s’il a l’œil du tigre, « la niaque » qui lui permettra de tenir sur la durée… ou pas. Mais aussi entendre ce que les rédactrices de mode aux connaissances encyclopédiques m’apprenaient sur mes marques et plus largement de l’histoire de la mode. C’est ainsi que dès le début des années 90 le vrai plus de mon Agence sera d’offrir à ses clients un ensemble d’expertises : décrypter les tendances à l’avance pour choisir mes clients, concevoir un message publicitaire institutionnel, lui apporter une crédibilité plus grande avec mon expertise d’attaché de presse qui est mon cœur de métier, décider d’un plan média déclinable en événements. C’est ainsi que j’ai choisi d’adopter le titre de Publiciste inspiré de celui des Agents d’acteurs hollywoodiens qui étaient à la fois journalistes, publicitaires et agents de leurs clients.

Club Italie-France : À quel moment avez-vous compris que la mode, au-delà d’une industrie, était pour vous un véritable objet culturel, sociologique et narratif ?

Gérald Cohen : Dès les débuts de mon Agence je mettais mon métier d’attaché de presse, mes réseaux parisiens, mon savoir-faire acquis dans la communication des marques de mode au service d’un jeune vendeur de télécopieurs, au porte-à-porte, à qui je conseillais d’ouvrir un concept store dédié à la téléphonie cellulaire et aux fax, abusivement non homologués en France à cette époque. Je lui ouvrais les portes du succès en obtenant un reportage de 4 pages consacré au phénomène « Faxmania » dans le magazine Globe, qui était la bible des branchés, entrainant derrière lui Le Point, L’Express, Lui et la très puissante presse féminine Elle, Vogue, Marie Claire, Glamour… J’organisais plusieurs campagnes d’affichages événementielles, dont « Faxez la paix » au moment de la guerre du Golfe, je faisais du fax un objet de société, un Must et de Faxland le premier vendeur de télécopieurs en France, devant les institutionnels lourdauds Sagem et Thomson. Idem avec un petit fabriquant de stores qui me fera confiance quand je lui recommandai d’engager pour une somme très raisonnable la comédienne Alice Sapritch, connue pour son humour décalé et son physique à l’opposé d’une Jane Fonda ou Brigitte Bardot… pour la cacher derrière ses stores qui deviendront iconiques, quand je conseillais à mon client  de développer une gamme de stores à lamelles en bois qui se retrouveront aux Bains, décoré par Philippe Starck, le club privé parisien où se précipitaient les branchés amateurs de lofts post-industriels ainsi que le tout-Hollywood. Ces premières expériences, et d’autres, m’ont confirmé que la mode était un vecteur de communication et de développement, pour toutes les industries. Tout en restant spécialisé dans la mode et la food je mettrai par la suite mon expertise au service de politiques avec la Fondation Positive Planet de Jacques Attali, puis d’Arnaud Montebourg que j’épaulerai, et motiverai, dans sa réflexion jusqu’à la constitution de sa première entreprise Bleu Blanc Ruche, puis dans sa communication et sa distribution.

Club Italie-France : Comment définiriez-vous aujourd’hui le rôle d’un publiciste dans le secteur de la mode ? En quoi ce rôle a-t-il changé depuis vos débuts ?

Gérald Cohen : Avec l’arrivée de l’ADSL en France en 1999, l’internet a bien sûr bouleversé mon métier de communicant avec l’apparition des premiers sites d’information qui deviendront marchands quelques années plus tard bouleversant le commerce qui deviendra digital et planétaire dans sa distribution comme dans sa communication. En 2008 ce sera la révolution des réseaux sociaux avec l’arrivée de Facebook en France, à qui s’adosseront les premiers blogs qui permettront aux marques de communiquer avec leurs publiques en se dispensant des médias traditionnels. C’est grâce à Facebook que j’ai pu lancer en 2012 mon Concours BaByBrand consacré à la nouvelle génération de marques qui n’intéressaient que très moyennement la presse mode dédiée à la promotion de ses annonceurs de l’industrie du Luxe. Les premières années du concours les candidatures se compteront par milliers.

Club Italie-France : Quels événements ou mutations récentes considérez-vous comme les plus déterminants pour l’industrie de la mode au cours des vingt dernières années ?

Gérald Cohen : Mais la vraie révolution des années 2000, qui est aussi le fondement du Concours BaByBrand, n’est pas le Web mais « l’éducation » qui a radicalement changé en donnant une influence jamais égalée aux vingtenaires d’aujourd’hui. Cette fameuse GenZ, à qui l’on reproche d’être allergique à la critique, d’être facilement offensée, a changé la face du monde. Elle a poussé, parfois à l’extrême (le wokisme) le nouveau discours construit autour de la race, de l’identité et du genre, ainsi que les valeurs écologistes transmises par leurs parents, les fameux Bobos. Ces nouvelles références ont changé la face des campagnes de communication des marques, comme le discours des politiques, sans empêcher l’explosion des émanations de CO2, ni celle de l’ultra fast fashion, pas plus les mauvais traitements des ouvriers dans les usines qui produisent plus que jamais « made in ailleurs ». Elles n’ont pas non plus aidé à la réindustrialisation de la France qui comme seule réponse à l’exportation de ses emplois a inventé le label « Made In France », ponctuellement accompagné de subventions, le plus souvent à fonds perdus, plutôt que d’investir dans un plan décennal de réindustrialisation de la mode qui est encore aujourd’hui le vrai Soft Power français.

Club Italie-France : Vous avez côtoyé de nombreux créateurs et maisons. Y a-t-il une rencontre, une scène ou un échange en coulisses qui illustre particulièrement l’esprit de la mode telle que vous la vivez ?

Gérald Cohen : Alors que je travaillais depuis 7 ans pour Diego Della Valle, qui me gratifiait du titre de son « meilleur commercial », j’allais pour la première fois visiter son usine dans la région des Marches quand je croisai le patron de Tod’s qui en sortait pour monter dans son hélicoptère. Il s’était arrêté pour me dire avec un sourire malicieux « Cohen, maintenant tu vas voir que je fabrique vraiment des chaussures ». Il savait que je ne croyais qu’une partie de son discours d’artisan du luxe que certains pensaient être du pur marketing. Et ce fut un choc, effectivement tout ce qu’il disait de sa marque était exact, au picot prêt et au-delà. Même si je lui avais toujours fait une confiance aveugle ce fut une énorme de leçon d’humilité, d’un industriel du luxe à un communicant. Thierry Gillier fondateur de Zadig & Voltaire est un autre grand maître du discours avec qui j’ai travaillé. Comme Diego il a une relation exceptionnelle, fusionnelle avec tous les salariés son entreprise dont il sait tout en temps réel, à une épingle prêt. Comme un artiste, ou un écrivain, il a inventé une marque qui est le reflet de sa vision du monde et de la femme française des années 90. Là aussi le discours de cet homme d’affaires exceptionnel, qui n’a rien à voir avec du storytelling ni du marketing, était tellement millimétré que je n’avais qu’à m’y glisser, comme on enfile un costume sur mesure, pour lui proposer par texto de faire un T-Shirt de soutien à la première candidature Obama, et d’annoncer du même coup la mise en ligne du premier site marchand de la marque. C’est parce qu’il a su capter cette Parisienne et le monde dans lequel elle évolue qu’un simple T-Shirt sérigraphié dans la précipitation pour être offert aux Miss Météo de Canal+ et quelques rares privilégiées aura un écho considérable en France, mais aussi à l ‘étranger, aucune autre marque française n’aurait eu la légitimité pour le faire. La réussite exceptionnelle de ces deux enfants de la balle vient de leur maîtrise, sur plusieurs générations, de l’ensemble des métiers de la mode : de la production à la distribution et la communication. Ils ont aussi en commun de cacher soigneusement leur implication dans la création qui est le reflet de leur point de vue sur la mode.

Club Italie-France : Quel est, selon vous, le principal malentendu du grand public concernant le monde de la mode et du luxe ?

Gérald Cohen : Le « luxe » n’existe pas. Parce qu’il est exceptionnel, il dépend de chacun d’entre nous : boire du champagne au moment des fêtes et pas quotidiennement, prendre un taxi alors qu’on est fauché comme les blés… Tombé en désuétude dans les années 60 avec la fin de la Couture et les débuts du prêt-à-porter avant d’être enterré par les Créateurs, le mot luxe est réapparu à la fin des années 80 quand Bernard Arnault décida de maintenir le département Haute-Couture, déficitaire, de la Maison Christian Dior qu’il venait d’acquérir. Il fera de ce mot la pierre angulaire de son empire. Conscient que ce mot « fourre-tout » allait très vite être vidé de son sens car utilisé à l’envie par l’ensemble des marques de prêt-à-porter, les marques émergeantes, la fast fashion mais aussi l’hôtellerie, la restauration, les marchands de voitures ou de voyages,… Arnault se déplaça sur un territoire dont le ticket d’entrée est beaucoup plus élevé qu’il nommera « l’expérience », d’abord chez Moët & Chandon puis Dior Parfum, puis pour l’ensemble de ses marques. C’est parce qu’elles se sont construites sur le modèle de production, communication et de distribution de LVMH que, quand le « luxe » souffre, le prêt-à-porter et les marques émergeantes s’effondrent pendant que la fast fashion et le vintage continuent à bien se porter.

Club Italie-France : Vous évoquez souvent une forme de “spectacularisation” du secteur. Pensez-vous que la mode a perdu en authenticité au profit du divertissement et de la mise en scène ?

Gérald Cohen : En faisant de la mode une industrie capitaliste et financière les Groupes de Luxe ont repéré que les moments de profits maximums correspondent aux entrées de saisons. Les financiers ont alors multiplié les saisons, les collections croisières, flashs, les collabs, les séries limitées… Les équipes de marketing ont remplacé les studios de création et leurs Directeurs Artistiques recevront en compensation le titre de Directeur Artistique Star avec comme fonction d’assurer le spectacle, souvent au détriment de leur santé.

Club Italie-France : La mode est-elle devenue davantage une affaire de marketing que de création ? Quel équilibre idéal faudrait-il retrouver entre expression artistique et stratégie commerciale ?

Gérald Cohen : La création n’est pas comme le débit d’un robinet, elle doit être intemporelle. Il ne faut pas faire de la mode pour déranger, mais revenir à des valeurs esthétiques. Les Margiela, les Gaultier sont des exceptions, beaucoup de stylistes d’aujourd’hui sont des effrontés ou des annexes du service commercial. Ce n’est pas de la mode, il faut arrêter la création de collections pour les défilés alors que seulement 10% de ses pièces intéressent le public. Mais il est à craindre que la course à la création continue, car les marques réalisent une part de plus en plus importante de leur chiffre d’affaires sur leurs plateformes. Ainsi le décès de Giorgio Armani (+ 4 septembre 25) a ouvert la course à l’échalote, quel grand Groupe rachètera la marque pour augmenter ses volumes ? La collection capsule « Deux Flics à Miami » et la collab avec Richard Gere sont déjà̀ dans les tuyaux.

Club Italie-France : Comment analysez-vous l’impact des réseaux sociaux, des influenceurs et de l’hyper-digitalisation sur l’identité des marques de luxe ?

Gérald Cohen : Les influenceurs généralistes sont en train de disparaître pour être remplacé par des experts dans leurs domaines. Avec l’IA, les RS et ces Techno-influenceurs les Groupes cibleront une clientèle captive à qui ils vendront leurs productions monogrammées en baissant considérables leurs marges pour augmenter leurs volumes, et accuseront les intermédiaires des anciennes pratiques: les agents, les agences de com, les boutiquiers…

Club Italie-France : Existe-t-il aujourd’hui, selon vous, une scène créative émergente, géographique ou culturelle, particulièrement stimulante et prometteuse ?

Gérald Cohen : Si je n’apprécie pas la création pour la création chez les marques installées, ni la  course au RSE, au recyclage, à l’upcycling souvent utilisés comme un cache-nez par l’industrie la plus polluante de la planète, après celle du pétrole, j’attends des jeunes marques qu’en plus de ces valeurs RSE devenues « la base » elles soient créatives, dérangeantes, qu’elles aient de l’humour, qu’elles explorent des territoires technos, qu’elles nous alertent sur les bruits des bottes à nos frontières qu’elles soient l’étendard de la guerre des sexes. J’attends d’elles qu’elles soient visionnaires et outrancières, le temps et les marchés se chargeront de les ramener à la réalité. J’aime Ludovic de Saint Sernin, Coperni, Rohan Mirza qui propose des vêtements aux proportions irréelles, Coucou Bébé qui associe violence et humour ; la jeune marque a invité la presse à assister à son dernier défilé dans un cinéma porno. La marque ukrainienne Irina Dzhus. Enfants riches déprimés, tout est dans son nom qui résume parfaitement l’esprit de ses collections pensées pour la GenZ. Doublet qui fait des vêtements drôles, la bande sonore de son dernier défilé était un remix des bruits de vaches et de moutons. Pour moi le seul minimalisme acceptable se trouve dans l’association du sport et de la Techno pour un legging, un hoodie, un manteau ample et mixte qui protège réellement, une paire de baskets.

Club Italie-France : Comment percevez-vous l’avenir de la mode française et italienne face à la mondialisation, à la montée des groupes américains et à l’essor des créateurs asiatiques ?

Gérald Cohen : Après le Made In Asie nous assistons à l’arrivée longtemps annoncée du Design In Asie, au même moment où la Chine devient la première puissance mondiale, un modèle culturel, à égalité avec les USA. Dans monde idéal, totalement irréel, les Italiens qui ont préservé ce savoir-faire devraient réindustrialiser la mode française. Il faudrait une révolution culturelle française pour que comme en Italie des hommes et des femmes trouvent un revenu complémentaire en travaillant depuis chez eux pour livrer les ateliers voisins avant d’intégrer les usines. Ce sont ces petits ruisseaux qui ont permis le démarrage de Benetton, Tod’s et de nombreux empires Italiens.

Club Italie-France : Votre profession s’entrelace également avec l’Italie, puisque vous avez travaillé pour de grandes maisons italiennes. Comment décririez-vous cette expérience et qu’appréciez-vous particulièrement dans le système mode italien ?

Gérald Cohen : Jusqu’au début des années 90 la distribution et la communication des marques de mode n’étaient pas mondialisée, mais locale. Très conservatrice, la France était déjà le marché le plus difficile à pénétrer, une étape fondatrice pour toute nouvelle marque. Être validé par les acheteurs français ouvrait la porte du marché Américains, Allemands… C’est ainsi que j’ai eu l’incroyable chance que Franco Moschino repéré mon Agence qui débutait, c’était un homme exquis et d’une très culture immense, une source d’inspiration inépuisable pour ceux qu’on appelait les Jeunes Créateurs. Je travaillais ensuite avec Massimo Osti le fondateur des marques CP Company, Stone Island, Bonneville ; un visionnaire qui avait archivé des milliers de vêtements militaires dans des containers, un énorme travailleur dont le talent est plus que jamais reconnu. Les frères Canessa, des bons vivants et des poètes, propriétaires de sept usines, qui ont révolutionné le cachemire avec Malo cachemire. Mandarina Duck qui a révolutionné l’industrie du bagage avec son design, ses matériaux technologiques, ses couleurs monoblocs. J’ai également longtemps travaillé avec la famille Tabacchi fondatrice de Safilo et leurs usines déjà robotisées. Et bien sûr Diego Della Valle que j’ai connu entouré d’une petite équipe de cinq commerciaux et une attachée de presse, tous dévoués à ses marques naissantes J.P Tod’s, Fay, Hogan, Acqua Di Parma qui vont conquérir le monde. Là où beaucoup voyaient du marketing, toutes ces marques avaient, et ont toujours, une vraie culture mode, une passion de leurs métiers artisanaux, des usines, qui manquent cruellement à la France, avec des ouvriers mieux payés et mieux considérés que chez leurs concurrents, et à leur tête des hommes d’affaires avec un bon estomac, et un sacré coup de fourchette.

Club Italie-France : Durabilité, éthique, innovation technologique : quels changements vous paraissent vraiment structurants pour l’industrie, et lesquels relèvent plutôt de tendances superficielles ?

Gérald Cohen : Dans mon précédent essai « 10 Milliards la déferlante durable »  (17 mars 2020) je décrivais les nouveaux impératifs de consommation durable qui se sont progressivement imposés aux marques depuis 20 ans pour s’accélérer avec la frayeur du Covid. Un phénomène auquel il faut ajouter   l’apparition de la nouvelle caste d’ultra-riches issus de la Tech, de la finance et de l’immobilier qui a changé la donne en divisant le monde en ultras riches/ riches/classe moyenne et pauvres. Après un pic à 400 millions de clients en 2022, le luxe perd de 10 à 20 millions de clients par an pour culminer à 340 millions en 2025. Une série de Red Flags avaient prévenu l‘industrie : la pandémie du Covid, la crise énergétique liée à la guerre d’Ukraine, les guerres au Moyen-Orient, la dissolution de Macron, les taxes de Monsieur Trump ont jalonné la route qui a mené au trou d’air qu’a connu le luxe ces trois dernières années. Mais il ne faut pas négliger un signal, peut-être le plus important : l’usure du discours du Luxe et de ses sempiternelles marques centenaires boostées depuis 40 ans par sa ronde de Directeurs Artistiques devenue routinière et ses métiers d’Art, sans usine. La clientèle des marques de luxe est en réalité constituée par une classe moyenne supérieure inquiète qui priorise son alimentation et les voyages, l’expérience sans LVMH. Le malaise grandissant des marques de luxe, illustré par l’exemple du groupe Kering qui a vu son chiffre d’affaires dévisser en même temps que celui de sa marque phare Gucci, confirme qu’un nombre grandissant de riches, millionnaires, et d’ultra-riches, milliardaires, préfèrent aujourd’hui le luxe discret   d’Hermès et de sa cousine transalpine Prada qui tirent des profits faramineux de leurs collections minimalistes, aussi silencieuses et efficaces que leur communication. De la qualité de leurs productions réalisées le plus souvent localement, dans leurs usines rebaptisées « ateliers ». Dans le même temps ces riches et surtout ultra-riches font exploser les ventes des produits d’exceptions : de la haute-couture, de hautes-joailleries et de hautes-horlogeries.

Les classes moyennes inquiètent de rejoindre le contingent des pauvres tout en espérant monter dans le train des riches et pour les plus audacieux celui des ultra-riches, choisissent les marques émergeantes qui se sont labélisées « Luxe abordables » (Sandro, Maje, The Kooples…) mais aussi le prêt-à-porter et la Fast- Fashion, tout en se faisant une petite frayeur de temps en temps en investissant dans un accessoire Chanel ou Hermès. Les plus pauvres se tournent vers l’hyper-fast-fashion (Shein, Temu) et subissent les foudres des bien-pensants qui préfèrent oublier que c’est toute l’industrie de la mode qui est l’industrie la plus polluante du monde, après celle du pétrole.

Dans un monde devenu VUCA – Volatil, Incertain, Complexe, Ambigu – pour reprendre un terme utilisé par l’armée américaine, la fameuse GenZ vit dans la nostalgie d’un monde dont on leur laisse penser qu’il était mieux avant. Elle erre, déjà essoufflée, dans un monde sans contact qui la mène à la dépression annoncée depuis quarante ans par l’OMS. Dans l’angoisse de vieillir sur une planète surexploitée, dévastée par les guerres et les pandémies, tout en restant dans l’obligation de payer les retraites de papa-maman, les boomers qu’ils taxent et retaxent pour leur faire payer d’avoir eu une vie supposément plus facile que la leur. Ces trentenaires et moins, vivent dans une sorte de schizophrénie qui leur fait désirer des marques, et un style de vie, qu’ils n’ont pas les moyens de se payer, tout en les rendant responsables de tous les maux de la planète et donc de leurs malheurs. 

La GenZ, et les modeux à faibles revenus se tournent vers le « vintage » qui n’est pas une mode, mais une posture, voir une imposture qui, au même titre que la copie, sert de porte d’entrée aux marques de Luxe. Tout d’abord parce que les stocks de vêtements de 20 ans d’âge et plus sont épuisés et que les pièces restantes sont usées jusqu’à la corde. Ensuite, parce qu’il faut avoir une véritable culture mode pour acheter du Vintage, comme il en faut pour apprécier une œuvre d’art, mais aussi pour savoir les porter sans avoir l’air déguisé. Le plus souvent, il s’agit de vêtements de seconde main provenant de marques de luxe abordable ou de prêt-à-porter de la saison dernières shoppés sur Vinted, réalisés dans des tissus de mauvaise qualité. Pour ceux qui tiennent vraiment à s’habiller vintage, ou acquérir des vêtements de qualité, le mieux est d’aller à Londres se faire deux costumes sur-mesure (un pour le quotidien, l’autre pour les grandes occasions) qui deviendront vintage en même temps leurs propriétaires. Le reste du temps un Hoodie et un legging, pour allonger la silhouette, feront l’affaire, ou, de façon plus conventionnelle, un jean noir Uniqlo par an et quelques t-shirts fabriqués localement portés sous une veste avec une paire de baskets suffisent pour être un jeune homme moderne et élégant. Pour les jeunes filles atteintes du same outfit syndrome sur les réseaux sociaux c’est évidemment plus compliqué, mais le mieux est d’essayer de ne rien acheter de neuf pendant un an, voire rien du tout, en attendant de connaître son style ; de toutes les façons, leurs placards sont devenus trop exigus en même temps qu’explosent les prix des mètres carrés des grandes villes.

En résumé les marques de luxe françaises qui vivent la fin de leurs 30 glorieuses vont accélérer la diversification de leurs activités. Les habitudes de consommation de la classe moyenne et des pauvres, toutes générations confondues, se déplacent vers « l’expérience » : une alimentation plus saine et des voyages. De plus les entreprises de luxe sont en train de perdre de leur prestige au profit des entreprises technologiques et les salaires mirobolants. Les « riches » et les « ultras -riches » préfèrent des marques qui ont été moins exposé et des productions pensées pur eux.  Le luxe engagera bientôt des hackers de la Silicone Valley aux méthodes de voyous pour résister à la compétition. L’avènement des rois de la tech Chinois et Californiens est une mauvaise chose pour la France « égalitaire » qui n’a pas la culture de compétition qui lui permettra de devenir un startup-nation capable de créer des licornes en nombre suffisants, perdant par la même occasion le Soft Power du Luxe. C’est également une mauvaise chose pour les droits des femmes sous-représentées dans la recherche et les mathématiques.

Club Italie-France : Si vous deviez imaginer la mode en 2040, quels seraient selon vous ses valeurs dominantes, ses formes esthétiques et ses modèles économiques ?

Gérald Cohen :

Les salles de sport et de combat se remplissent au rythme des bruits de bottes qui se font entendre aux frontières de l’Europe ; elles comptent plus de 7 millions d’abonnés en France. Les banquets et les bouillons remettent au gout du jour les plats français qu’on mange « tiède et mou » comme dit Jean-Pierre Léaud dans le film « la maman et la putain »… Les technologies proposent un « nouveau Story Telling » pour les marques de mode. La tendance GorpCore tient son nom de la contraction du suffixe « Core », qui décrit tous les vêtements sportifs et d’outdoor, et de l’acronyme « Gorp » de « Good old Raisins and Peanuts » pour le mélange sucré-salé des barres de céréales vitaminées que grignotent les sportifs. Elle consiste à porter au quotidien des vêtements sportifs et techniques, le plus souvent fonctionnels et bons pour la santé. Cette tendance est déjà̀ largement représentée en centres-villes avec la multiplication des magasins de sport qui lui sont dédiés. Plus récente l’Ego-Eco est la cousine technologiquement améliorée du GorpCore. Elle fait le lien entre écologie, bien-être physique et santé mentale qui est « le sujet » qui préoccupe aujourd’hui la planète, et donc la mode. Il y a aussi le biomimétisme qui consiste à observer comment la nature fonctionne pour en tirer des solutions techniques écologiques et permettre, grâce à la bio-industrie, de sortir de la dépendance à l’agriculture industrielle et aux combustibles fossiles avec, par exemple, des matériaux biosourcés conçus à partir de champignons, de bactéries ou d’algues. La créatrice Iris van Herpen utilise des fibres textiles créées en laboratoire par fermentation microbienne, elles sont issues de matières végétales, biodégradables qui sont une alternative écologique à la soie ou au cachemire. Tissés dans des fibres technologiques qui utiliseront l’IA, les nouveaux vêtements, écologiques utiliseront des matériaux durables et des polyesters recyclables. Ils seront équipés de capteurs pour réguler la température du corps en fonction de la température extérieur et pourront changer de couleurs suivant l’humeur de leurs propriétaires, comme les vestes Stone Island des années 80 équipées de cristaux, mais mieux.

REPRODUCTION RÉSERVÉE ©

Professionnel de la mode et fin observateur de ses tendances, le publicitaire Gérald Cohen est le fondateur du concours BaByBrand, qui révèle et accompagne la nouvelle génération de marques.
Club Italie-France: Affaires Internationales -Cindy Passaretta - Responsabile Comunicazione - Team
Interview réalisée par
Cindy Passaretta