Valérie Hoffenberg

Club Italie-France : Quelles sont les principales leçons que vous avez tirées de votre rôle de conseillère de Nicolas Sarkozy pour le processus de paix au Moyen-Orient ?

Valérie Hoffenberg : Le conflit au moyen orient n’est pas territorial mais idéologique. Aujourd’hui le principal obstacle à la paix est le Hamas et son idéologie mortifère et destructrice qui préfère sacrifier son peuple et sa terre dans le seul but d’anéantir et détruire l’État d’Israël, idéologie partagée par de nombreux palestiniens de gaza éduqués dans la haine d’Israël et du juif et dans l’apologie du jihad. 

Mais également l’idéologie messianique de certains partis Israélien prônant “un grand Israël” et partisans de la colonisation des territoires palestiniens. Ces derniers sont minoritaires en Israël mais présents au sein de la coalition gouvernementale.  Il est très difficile de lutter contre des idéologies car les solutions rationnelles sont inefficaces. La réponse militaire est certes indispensable mais insuffisante car on ne peut pas détruire une idéologie uniquement par les armes. Il faut proposer une alternative politique crédible et une vision régionale pour le futur. Les divisions internes dans les 2 sociétés renforcent les difficultés. La haine entre le Hamas et le Fatah est peut-être encore plus forte qu’entre Hamas et Israël. Difficile de créer un État lorsqu’il n’y a pas de socle commun entre 2 territoires séparés territorialement et idéologiquement.

En Israël, le pays est également en proie à de nombreuses divisions avec une très forte contestation interne contre le gouvernement actuel. Créer un processus favorable à la paix ne se décrète pas de l’extérieur artificiellement. Elle nécessite une adhésion des peuples mais également une alternative politique capable de mettre en œuvre une transformation des esprits et une collaboration permettant de rassurer les Israéliens sur leur sécurité.

Club Italie-France : Pensez-vous que la France joue encore un rôle clé dans la diplomatie au Moyen-Orient ? Comment pourrait-elle le renforcer ?

Valérie Hoffenberg : La France a une histoire particulière avec le moyen orient et notamment avec le Liban. Nous sommes à un moment historique où l’affaiblissement du Hezbollah et la chute du régime syrien ouvrent la voie à un accord de reconnaissance entre le Liban et Israël. Il n’y a pas 2 peuples plus semblables que les libanais et les israéliens. Les diasporas souvent très proches à l’étranger peuvent contribuer à ce rapprochement. La France peut contribuer à ce rapprochement. Ce serait une occasion historique pour le président Macron.  La France est à la fois un allié d’Israël sur des questions sécuritaires mais a une politique difficile à lire car trop “ en même temps “.

Club Italie-France : Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés en promouvant le dialogue israélo-palestinien ?

Valérie Hoffenberg : Les deux peuples ne se connaissent plus et diabolisent l’autre partie. La souffrance de part et d’autre empêche une partie des populations d’être sensible à la réalité de l’autre. D’autre part, les diplomaties européennes sont également enfermées dans des dogmes qui nient les réalités actuelles du terrain. Il faut faire preuve d’audace pour proposer des solutions actuelles fiables et ne plus s’enfermer dans des schémas obsolètes. J’ai eu la chance de travailler avec des hommes de qualité dans les 2 camps et de mettre en place des projets concrets qui ont contribué à améliorer la qualité de vie des palestiniens tout en respectant les enjeux sécuritaires d’Israël.

Club Italie-France : Voyez-vous aujourd’hui des perspectives concrètes pour relancer le processus de paix au Moyen-Orient ?

Valérie Hoffenberg : Il y a en effet des lueurs d’espoirs et des pistes pour l’avenir. L’autorité palestinienne est faible mais elle a maintenu un calme relatif grâce à une collaboration sécuritaire avec Israël en Cisjordanie malgré quelques heurts. Les arabes israéliens, qui représentent 20% de la population Israélienne, ont dans leur grande majorité condamné les attaques du 7 octobre, rejeté l’idéologie mortifère du Hamas et revendiqué leur solidarité avec les israéliens juifs, chrétiens et druzes. C’est une très grande victoire pour Israël d’intégration des arabes israéliens et la création d’un sentiment d’appartenance au pays qu’il ne faut pas sous-estimer. Elle est porteuse d’espoir pour la région et la paix. Cela signifie que la démocratie et les valeurs d’humanité l’ont emporté sur l’idéologie de haine.

Je pense que les accords d’Abraham représentent une avancée diplomatique majeure. Malgré les milliers de morts et 18 mois de conflit aucun pays ne s’est retiré car tous les pays ont compris l’importance de collaborer avec Israël et d’une paix régionale. Les israéliens ne sont plus prêts à prendre le risque d’une nouvelle attaque. Le traumatisme du 7 octobre sera difficile à surmonter. De l’autre côté des milliers de Palestiniens sont morts et vivent dans des conditions atroces. La haine n’a jamais atteint de tels niveaux des 2 côtés. Difficile de parler de paix tant que les représentants du Hamas n’auront pas déposé les armes et quitté le territoire. Le processus de paix ne pourra commencer qu’après le départ du Hamas. En revanche, il faut proposer une alternative politique ; autorité palestinienne ou coalition de pays arabes avec une base américaine. Soyons clair. Rien n’est simple mais il n’y a pas d’alternative il faut essayer. En revanche les conditions ne seront pas réunies pour la création d’un état palestinien tant que le Hamas restera actif à Gaza. Il aurait été impossible de faire la paix avec l’Allemagne avec le régime Nazi toujours au pouvoir.

Club Italie-France : Quel rôle l’Union européenne devrait-elle jouer dans la gestion des conflits au Moyen-Orient?

Aujourd’hui il y a trop de visions différentes entre les pays européens pour que l’union européenne joue un rôle important. Certains pays tels que l’Irlande sont disqualifiés par des positions anti-israéliennes inacceptables. L’Allemagne est traditionnellement pro israélienne ainsi que plusieurs pays d’Europe de l’est tels que la Hongrie. L’Italie et la France ont des positions médianes. Il ne faut pas oublier que l’idéologie du Hamas menace également nos démocraties en Europe. Nous ne sommes pas à l’abri face au terrorisme islamique qui a déjà fait de nombreux morts en Europe et au moyen Orient. Le terrorisme et l’idéologie des frères musulmans est un danger pour tous ; y compris pour les musulmans modérés.

L’UE doit en urgence protéger les communautés juives européennes victimes d’un antisémitisme galopant depuis le 7 octobre. L’histoire de l’Europe les oblige à une réaction ferme pour lutter contre l’antisémitisme dissimulé sous un antisionisme de circonstance. L’Europe doit aussi soutenir les accords d’Abraham car ils représentent des opportunités économiques importantes pour les entreprises européennes, notamment sur des sujets comme l’énergie, l’innovation, l’agriculture, la sécurité. Un moyen orient apaisé deviendra un partenaire crucial pour l’Europe.  L’Europe peut également agir pour vérifier les manuels scolaires palestiniens financés par l’UE et retirer toutes les références anti israéliennes et de glorification du Jihad. C’est un élément essentiel pour lutter contre les idéologies de haine.

Club Italie-France : Comment renforcer la coopération économique entre la France et Israël dans les prochaines années ?

Valérie Hoffenberg : Israël reste un cluster exceptionnel en matière technologique. Les starts up Israélienne sont porteuses d’innovation en matière de cybersécurité, d’IA, d’agritech, de santé, d’énergie…  Il faudrait renforcer les échanges et partenariats industriels et universitaires et mettre fin au boycott de certaines universités européennes qui veulent rompre les accords avec des universités israéliennes. Ce mouvement est contreproductif alors même que les universités israéliennes sont très critiques du gouvernement actuel. Le marché Israélien est petit mais le PIB est très élevé de grandes chaînes telle que Décathlon l’ont compris et d’autres chaînes pourraient s’y installer.

Club Italie-France : Comment percevez-vous l’évolution des relations économiques entre l’Europe et le Moyen-Orient face aux tensions géopolitiques actuelles ?

Valérie Hoffenberg : Le moyen Orient et plus encore la région Ména représentent des opportunités économiques importantes pour l’Europe à la fois en termes de tourisme, de distribution d’énergie, de santé, de culture et d’infrastructure. Un moyen orient apaisé représentera un marché plus important pour l’Europe. Mais au-delà des enjeux économiques, les tensions en Mena impactent également la sécurité et la politique intérieure européenne.  En France un parti comme LFI a fait de la haine d’Israël le fer de lance de sa politique interne pour attirer le vote musulman.  Ils n’ont aucun intérêt à la paix tout au contraire.

Club Italie-France : Comment pensez-vous que l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies influencent la diplomatie économique mondiale ?

Les réseaux sociaux jouent un rôle très important dans la diffusion des images et de messages sans aucun contrôle de leurs véracités. Avec l’IA on peut créer de fausses images qui jouent spécifiquement sur l’émotion des populations. De nombreuses manifestations sont organisées par le biais des réseaux sociaux grâce à ces images qui attisent les haines. Au-delà de cet impact négatif, la diplomatie doit se préparer sur les grands enjeux de l’IA qui révolutionnent notre monde. L’Europe a toujours tendance à légiférer et encadrer quand les américains et les chinois innovent sans contrainte, imposant de facto leurs règles au reste du monde grâce à leur supériorité technologique et leur vitesse d’exécution.

Club Italie-France : Selon vous, comment encourager une plus grande participation des femmes aux postes de leadership politique et économique ?

Valérie Hoffenberg : Je pense que les choses évoluent et qu’aujourd’hui c’est le cas. Nous avons une présidente de l’Europe qui est une femme et l’Italie a mis au pouvoir une femme. Mais les droits des femmes sont toujours fragiles et dépendent souvent des gouvernements. C’est pourquoi il faut rester vigilant.

Club Italie-France : Si vous deviez définir une priorité pour la politique extérieure française actuelle, laquelle serait-elle ?

Valérie Hoffenberg : Contribuer à renforcer l’Europe. Mutualiser nos forces pour peser face à la Russie, l’Amérique et la Chine et maîtriser nos frontières pour répondre aux attentes des citoyens européens et conserver nos modèles démocratiques. 

Club Italie-France : Comment percevez-vous la montée de nouvelles forces politiques en France et en Europe ? Redéfinissent-elles les stratégies diplomatiques traditionnelles ?

Valérie Hoffenberg : Tout est lié Il y a une véritable peur des européens de perdre leur modèle de société et mode de vie. C’est pourquoi protéger nos frontières est essentiel. En revanche, on ne peut pas vivre en vase clos. La démographie africaine nous oblige à repenser nos relations avec l’Afrique. Ce continent recèle un nombre important de richesses malheureusement non partagées avec la population. La France longtemps très présente est challengée par les entreprises chinoises sur place qui ne font pas travailler les populations locales.  Sans travail ni débouchés chez eux, les jeunes africains viendront chercher du travail chez nous ou nous ne pourrons pas les accueillir dans de bonnes conditions. Nos politiques de développements en Afrique doivent s’accompagner d’obligations de redistribution des richesses localement.

Club Italie-France : Quels sont vos prochains projets professionnels et quels objectifs personnels vous êtes-vous fixés pour les années à venir ?

La situation nous oblige à l’engagement. C’est pourquoi je souhaite mettre à profit mon réseau et mes expériences diplomatiques et économiques pour construire des ponts entre l’Europe et la région Mena.  Je viens de prendre la tête du bureau parisien de l’association Mena 2050 pour encourager la France et l’Europe à être partie prenante des accords d’Abraham. Ces accords regroupent le Maroc, Israël, les Emirats, Bahreïn, Soudan. L’Arabie saoudite pourrait également signer ces accords très bientôt. Cette région est porteuse de nombreuses opportunités économiques pour l’Europe, la France et l’Italie. Il est important que l’Europe et les entreprises européennes contribuent aux réflexions de la région sur les enjeux énergétiques, climatiques, alimentaires et d’innovation afin de ne pas laisser la place aux entreprises américaines. Mon objectif sera de contribuer à créer des projets concrets bénéfiques pour les populations pour faire comprendre l’intérêt de la paix et de la stabilité dans cette région.

Club Italie-France : Dans un contexte de polarisation croissante de la politique française, pensez-vous qu’il reste de la place pour une diplomatie fondée sur le consensus et le dialogue ?

Valérie Hoffenberg : La diplomatie doit toujours encourager le dialogue. Mais la situation politique actuelle avec un gouvernement composé d’une collation de partis et un parlement fracturé rend difficile le consensus. On l’a vu sur l’Algérie où plusieurs positions se sont affrontées.

Club Italie-France : Ces dernières années, l’Italie a intensifié sa présence économique et politique au Moyen-Orient, en se concentrant surtout sur les accords énergétiques, les collaborations industrielles et les initiatives culturelles et diplomatiques, pour renforcer la confiance mutuelle. En général, l’approche italienne repose largement sur une diplomatie du « faire », plus pragmatique qu’idéologique : construire la confiance par l’économie et créer une interdépendance positive. Comment jugez-vous le travail diplomatique réalisé par le pays jusqu’à présent ?

Valérie Hoffenberg : La France et l’Italie sont les 2 pays européens qui se ressemblent le plus. Les liens culturels et économiques sont entrelacés. Nous partageons des enjeux communs culturels, sécuritaires et économiques. La France a trop longtemps favorisé le couple Franco-Allemand au détriment de l’Italie.  La France a beaucoup à apprendre du modèle italien au niveau industriel mais également sociétal.  Je suis frappée par la force de la famille et le lien intergénérationnel fort en Italie ce qui malheureusement été perdu en France. Concernant la diplomatie, madame Meloni a montré beaucoup d’habileté dans les relations diplomatiques en créant des relations personnelles avec certains dirigeants et en faisant valoir les intérêts de l’Italie sans dogmatisme mais avec pragmatisme. Elle a su lever des a priori de certains dirigeants européens dont le président Français qui ont trouvé une partenaire malgré des divergences politiques. Je souscris également à cette vision “ pragmatique “ de petits pas pour créer de la confiance est du lien. C’est peut-être, sans vouloir tomber dans des stéréotypes, une vision plus féminine de la diplomatie et du pouvoir.  Le faire plutôt que le dire.

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Valérie Hoffenberg occupe une place de premier plan dans la diplomatie économique. Forte d’une expérience professionnelle dans les secteurs privé et public, Valérie s’est constituée un vaste réseau international dans les domaines politique et économique.
Edoardo Secchi - Presidente Club Italie-France
Interview réalisée par
Edoardo Secchi