Jean-Baptiste Noé
Club Italie-France : Vous êtes professeur, historien, expert en géopolitique et rédacteur en chef de la prestigieuse revue Conflits, considérée par beaucoup comme la référence en France en matière de géopolitique. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous passionner pour la géopolitique ?
Jean-Baptiste Noé : J’ai commencé à découvrir les enjeux géopolitiques en réalisant ma thèse de doctorat qui porte sur l’histoire et le développement de l’entreprise Total. J’ai découvert l’importance de l’énergie, notamment le gaz et le pétrole, les enjeux de souveraineté, mais aussi l’importance de la formation des cadres et des salariés d’une entreprise ainsi que les luttes d’influence menées dans les médias pour déstabiliser une entreprise.
À cela s’est ajoutée ma passion pour la géographie et l’histoire. Or, il n’y a pas de géopolitique sans carte, sans compréhension des milieux naturels et des phénomènes historiques.
Club Italie-France : Pourquoi la géopolitique est-elle devenue incontournable aujourd’hui ?
Jean-Baptiste Noé : Pour comprendre cela, il faut d’abord définir ce qu’est la géopolitique. Trop souvent la géopolitique est assimilée aux relations internationales. Or, ce sont deux choses différentes.
Il y a bien sûr des relations internationales dans la géopolitique, mais pas uniquement. Fondamentalement, la géopolitique c’est l’étude des rapports de force dans l’espace. Nous analysons donc les éléments sur plusieurs échelles : locale, régionale, internationale. Ensuite, nous étudions les rapports de force. Cela peut être des forces militaires et politiques, mais pas uniquement. C’est pourquoi nous étudions aussi la criminalité, les différents trafics (drogue, êtres humains, art, etc.), mais aussi les symboles et les représentations, c’est-à-dire la façon dont les personnes et les groupes humains perçoivent le monde et les événements.
Enfin, dernier point fondamental de l’analyse géopolitique : le regard. Il est crucial de savoir se mettre à la place des autres pour comprendre comment ils voient le monde. Trop souvent nous pensons que les autres pensent comme nous ou bien voient le monde de la même manière que nous, ce qui est bien évidemment faux.
À Conflits, nous étudions les rivalités sous toutes leurs formes : guerre du droit, géopolitique et entreprises, guerre des monnaies, guerre de déstabilisation cognitive. Les conflits sont partout et sont multiformes, c’est pourquoi la géopolitique est essentielle.
Je tiens néanmoins à préciser que, si nous étudions les conflits, cela ne signifie pas que nous les aimons. Un médecin qui soigne un cancer n’aime pas le cancer, ni que ses patients soient malades. Nous étudions les conflits justement parce que nous voulons les éviter. Et la meilleure façon de les éviter c’est de les connaître afin de les prévenir et de les gagner.
Club Italie-France : Selon vous, les civilisations anciennes, comme la romaine par exemple, utilisaient-elles une forme ancienne de géopolitique ?
Jean-Baptiste Noé : Bien sûr. C’est pourquoi il est fondamental de lire les auteurs classiques. L’historien grec Thucydide avec sa Guerre du Péloponnèse, a posé les fondements de l’analyse géopolitique. Nous continuons à lire ses écrits et à nous inspirer de sa pensée. Il en va de même pour Jules César, pour Cicéron, pour Virgile.
L’Énéide peut se lire comme un ouvrage géopolitique : il y a des rivalités de puissance, des guerres économiques, des mythes et des représentations. Pareil pour la Guerre des Gaules et les autres grands ouvrages des auteurs romains.
D’ailleurs, l’Italie est l’un des pays où la géopolitique est née et s’est développée et il y a aujourd’hui de grands penseurs en géopolitique, notamment avec la revue Limes.
Club Italie-France : Il est désormais clair que la géopolitique représente le thermomètre de la situation mondiale mais aussi l’outil d’analyse nécessaire pour résoudre ou du moins réduire l’impact que peuvent avoir certains événements dans nos pays. Malheureusement, à en juger par les faits, il existe encore une sorte de superficialité dans la gestion de tels événements. Pour quelles raisons ?
Jean-Baptiste Noé : Bien souvent on ne veut pas voir la réalité des faits. On pense que, parce que nous voulons la paix, la coopération, les autres veulent la même chose que nous. Or cela est faux. Il y a des réseaux criminels, qui sont dangereux et qui détruisent nos sociétés. Il y a des groupes terroristes, des entreprises qui mènent des campagnes de déstabilisation. Il ne faut pas être naïf sur la situation d’un monde qui est dangereux. La guerre économique est une réalité. Il est essentiel de la connaître afin de s’en prémunir et donc de l’emporter.
Club Italie-France : De nombreuses entreprises n’ont pas encore compris le rôle central de la géopolitique et s’en rendent souvent compte trop tard, lorsqu’elles rencontrent des difficultés ou font faillite. Les entrepreneurs agissent souvent par opportunisme, mais négligent l’aspect fondamental, à savoir celui de connaître les interdépendances des secteurs économiques et l’instabilité politique des pays où ils entendent se développer. Comment concilier l’intérêt entrepreneurial avec l’environnement qui l’entoure ?
Jean-Baptiste Noé : Toutes les entreprises devraient avoir recours à l’analyse géopolitique, c’est pour elles une nécessité. Une entreprise a un comptable et un ou plusieurs avocats, cela paraîtrait fou de s’en passer. C’est pareil pour l’analyse géopolitique. La géopolitique permet d’aborder la question de la cybersécurité, de l’usage du droit comme arme de déstabilisation, mais aussi la compréhension des enjeux mondiaux. Je me rappelle il y a quelques années une discussion avec un cadre dirigeant d’une entreprise de gaz. Il travaillait au nord du Mozambique, dans une région où les gisements de gaz sont importants. Et où il y a également des conflits ethniques et des attentats. Je lui disais qu’il y avait un risque sécuritaire important. Mais, pour lui cela n’existait pas. Quelques mois plus tard, une attaque a eu lieu contre la ville où se trouvaient les hôtels des ingénieurs et des cadres. Cela fut d’une grande violence et provoqua de nombreux décès parmi les populations.
Cette attaque était tout à fait prévisible, mais beaucoup ne voulaient pas la voir. Malheureusement, trop souvent, les entreprises agissent après les événements. Mais pour elles, c’est souvent trop tard et les conséquences peuvent être très graves.
Club Italie-France : Les entreprises investissent beaucoup dans le marketing et la promotion. Mais ne serait-il pas nécessaire qu’ils se dotent également de compétences géopolitiques pour faire face aux défis d’aujourd’hui ?
Jean-Baptiste Noé : Bien évidemment. Ce sont des registres différents, mais tout à fait essentiels. Comment travailler dans un pays quand on ne le connaît pas, que l’on ne connaît pas sa culture, son histoire ?
Prenons le cas de la France et de l’Italie. Souvent, les Français pensent que l’Afrique est indispensable à l’économie française, alors que les échanges entre les entreprises françaises et l’Afrique subsaharienne représentent à peine 25 milliards d’euros par an.
Dans le même temps, les échanges avec l’Italie représentent 110 milliards d’euros par an. Pour l’économie française, pour les entreprises françaises, l’Italie est beaucoup plus importante que l’Afrique. Et en France nous pensons souvent que les Italiens sont comme nous, alors que la culture est très différente, notamment la culture politique : la France est centralisée autour de Paris, l’Italie a des régions autonomes, en France, les entreprises attendant beaucoup de l’État, en Italie, elles ont appris à s’en passer, etc. De la même manière, nous réduisons souvent l’industrie italienne à la mode et au luxe, en oubliant qu’il y a aussi un très fort secteur pharmaceutique, aéronautique, militaire. L’analyse géopolitique aide à comprendre un pays, à entrer en profondeur dans la connaissance de celui-ci et donc à éviter des erreurs qui peuvent être graves.
Club Italie-France : Dans un monde globalisé, comment concilier les intérêts nationaux avec les pressions internationales ?
Jean-Baptiste Noé : En connaissant le monde, en prenant conscience des différences culturelles et donc de nos spécificités. L’intérêt national passe aussi par une économie développée et attractive pour former les jeunes générations et leur offrir un avenir dans leur pays. Si nous n’offrons aux étudiants que des impôts et de la dette, avec des salaires de misère, ils auront envie d’aller travailler ailleurs, ce qui est tout à fait compréhensible. Il faut donc leur proposer un avenir et cela passe par la puissance.
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Historien, professeur, chroniquer, rédacteur en chef de la revue Conflits


