Éric Berton

Club Italie-France : Pourriez-vous nous présenter l’Université d’Aix-Marseille (amU) sous le prisme de son offre de formation, de l’excellence de sa recherche ainsi que des interdisciplinarités développées au sein de son territoire ? Dans l’écosystème de l’enseignement supérieur français et italien quels sont, selon vous, les leviers communs en matière de synergies, de partenariats et de projets ?

Éric Berton : Aix Marseille Université délivre près de 1 100 diplômes au sein de ses facultés, écoles et instituts de formation. Elle propose une offre de formation pluri et interdisciplinaire : des sciences humaines au droit en passant par la médecine et l’ingénierie. Université de recherche intensive, sa fondation « Amidex » contribue au développement d’un pôle interdisciplinaire d’enseignement supérieur et de recherche de rang mondial, en mesure d’appréhender les enjeux contemporains dans toute leur complexité. En attirant des chercheurs de renom et en encourageant l’innovation, nous participons à la création de pôles de compétitivité dans des secteurs tels que l’environnement, la technologie ou la santé (avec le « Marseille immuno-biocluster », hub national en immunologie par exemple),

Dans le domaine de la recherche, nous partageons avec l’Italie une approche partenariale très forte qui émane de collaborations individuelles de chercheurs comme avec la plupart des pays mais qui, dans le cas de cette collaboration bilatérale, s’inscrit dans le cadre d’une volonté institutionnelle au plus haut niveau. Le dialogue régulier entre France Universités et la Conférences des Recteurs d’Universités italiennes (CRUI), consolidé en 2020 par un accord-cadre, témoigne de cette volonté et offre un soutien précieux aux dynamiques institutionnelles. La médecine, la cancérologie, la physique quantique, les mathématiques ou encore l’archéologie et l’histoire de l’art constituent des thématiques communes qui sont autant de leviers d’excellence scientifique, tant pour renforcer la collaboration bilatérale que pour stimuler la coopération multilatérale à l’échelle européenne. L’Université Franco Italienne (UFI) est un dispositif important d’intégration des systèmes de formation doctorale, de la formation par la recherche et de la recherche des deux pays notamment au travers du programme Vinci, auquel amU participe très activement. Par ailleurs, se tiendra prochainement le 1er Forum franco-italien pour la science et l’innovation, organisé par le Ministère chargé de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et le Ministero dell’ Università e della Ricerca, en partenariat avec l’UFI. Une opportunité d’aborder de nouveaux axes de collaboration dans des domaines porteurs pour nos deux pays.

Club Italie-France : AMU figure parmi les premières universités françaises dans les classements internationaux avec une recherche de pointe dont les partenariats sont noués dans le monde entier. La dimension internationale d’amU est une dominante de sa stratégie et de son développement. Pourriez-vous nous expliquer votre modèle de coopération à l’échelle de l’Europe et notamment les interactions développées avec l’Italie, en matière de formation et de recherche ?

Éric Berton : L’Italie est notre 3e partenaire en Europe en matière de co-publications après l’Allemagne et le Royaume-Uni (11% des co-publications). C’est également le 4e partenaire au niveau mondial après les Etats-Unis et les deux pays européens cités. Cette coopération s’inscrit dans le temps long et va au-delà de la durée de projets de financement particuliers. Elle est fortement multidisciplinaire et concerne tous les grands domaines dispensés au sein d’amU – la santé, les sciences dures et sciences humaines et les sciences sociales – domaines au sein desquels des conventions-cadre de recherche ont été mises en place. La coopération est marquée par une mobilité importante et régulière de nos équipes de recherche impliquant les doctorants et les chercheurs, que ce soit au travers du Programme Hubert Curien Galilée ou dans les actions VINCI. La cotutelle de thèse internationale est un modèle de collaboration que nous pratiquons avec nos partenaires italiens : les doctorants Italiens représentent la 2e nationalité des étudiants en doctorat en cotutelle. Nous finançons également des contrats doctoraux en partenariat avec l’Ecole Française de Rome qui offrent l’opportunité à des doctorants français et italiens de pouvoir bénéficier d’une environnement scientifique propice à leurs recherches portant sur les deux pays.

Club Italie-France :  Aix Marseille Université est engagée dans l’Alliance universitaire européenne « CIVIS » qui incarne des valeurs citoyennes, multidisciplinaires, qui encourage l’innovation et la transformation sociale. CIVIS représente une alliance de 11 universités européennes, dont Sapienza Università di Roma (SUR) fait partie. Quelles opportunités cette alliance apporte-t-elle à vos relations avec l’université italienne partenaire ? et éventuellement avec d’autres universités italiennes ?

Éric Berton : amU a été à l’initiative de la création de CIVIS en proposant dès 2018, à l’université La Sapienza de Rome et à l’université autonome de Madrid en Espagne, de relever le défi des alliances européennes. La Sapienza a pris la présidence au début de l’Alliance, et co-porte depuis 2020 avec l’université de Lausanne, le Hub Santé. Ces 11 universités publiques à forte intensité de recherche sont animées par une vision commune : repousser les limites de la coopération transnationale pour proposer une offre de formation innovante aux nouvelles générations de citoyens européens, basée sur l’engagement et les grands enjeux contemporains. Cette alliance autorise une montée en compétence mutuelle matérialisée notamment par SCHADOC (Society and Culture, Climate Change and Environmental Challenges, Health, Artificial Intelligence : DOC), programme doctoral unique offrant un environnement de formation compétitif, avec des scientifiques reconnus, des installations de pointe et une grande mobilité internationale et intersectorielle. Un parcours doctoral commun est également proposé sur les thématiques villes, mobilités et espaces. Enfin, nos deux universités se coordonnent régulièrement sur le dispositif BIP (Blended Intensive Programme) qui combine mobilité physique et apprentissage virtuel. Je donnerais ici l’exemple du BIP« Nanosum » qui propose des cours dispensés par des acteurs du développement des nanosciences et des nanotechnologies. Enfin, en juin prochain se tiendront les « Civis days » organisés et accueillis par SUR. Ils rassembleront des membres de toute l’Alliance CIVIS en Europe et en Afrique pour s’attaquer à des défis urgents avec des solutions créatives et collaboratives. Le Conseil étudiant CIVIS invite à cette occasion tous les étudiants à candidater au hackathon « Overtourism: European Problem – Local Perspectives. A Comparative Problem-Solving Hackathon about Inclusivity ». A souligner également que six universités italiennes sont membres du réseau Téthys, consortium au bénéfice de la construction de l’Espace Euro-Méditerranéen de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Nos opportunités de coopérer sont donc multiples !

Club Italie-France :  Le Président de la République italienne, Sergio Mattarella, a été reçu à Aix Marseille Université, dans le Palais du Pharo, le 5 février 2025. Il s’est vu remettre la distinction académique de Docteur Honoris Causa de l’Université d’Aix-Marseille. Sergio Mattarella a enseigné le droit parlementaire à la Faculté de droit de Palerme et il présente de très nombreuses publications notamment en matière de droit constitutionnel. Comment cet événement majeur permet-il de renforcer la coopération franco-italienne ? Quelles sont les synergies qui en découlent ? Peut-on parler d’un modèle de coopération entre nos deux pays dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche pour lequel l’AMU serait précurseur ?

Éric Berton : Nous avons eu l’immense honneur de recevoir son Excellence Sergio Mattarella, Président de la République italienne au Palais du Pharo pour la remise de son titre de Docteur Honoris Causa. Eminente distinction du monde universitaire, elle se veut riche de sens pour l’immense homme de droit que nous avons reçu. Bien sûr, l’amitié entre nos deux pays, entre nos villes et nos territoires, s’inscrit dans une histoire bien plus grande que nous. Sciences, Sport, littérature, art, gastronomie, langue, musique, Marseille est largement marquée par son italianité. Mais au-delà de ce passé commun et à l’heure où les démocraties sont mises à mal partout dans le monde, Monsieur le Président Mattarella incarne avec constance et engagement des valeurs cardinales que notre Université entend elle aussi défendre : celles de la solidarité, du refus de l’indifférence, de l’ouverture et de la construction d’une véritable citoyenneté européenne. Celles de l’union, de la cohésion, de la concorde. Lors de cette cérémonie, Monsieur Le Président a porté un discours très engagé autour d’un ordre mondial qu’il estime, à raison, menacé. Il a su rappeler que « la paix n’est pas un don gratuit de l’histoire, que les hommes d’Etat et les peuples doivent s’engager pleinement en sa faveur pour y parvenir ». Agir ensemble (au bénéfice de la démocratie et de la liberté), dans la crise commune que nous traversons, c’est l’urgence.

Club Italie-France :  L’Italie et la France sont reconnues pour la richesse de leur offre universitaire et scientifique. Leurs structures d’enseignement supérieur et de recherche sont parmi les plus anciennes d’Europe. Les échanges entre les communautés étudiantes et de la recherche constituent un vecteur important de mobilité, de projets collaboratifs dans un cadre européen. La France est la deuxième destination des étudiants italiens en mobilité Erasmus. Quels sont les facteurs d’attractivité d’amU en matière d’ouverture internationale et de mobilité étudiante ? Quels sont pour vous les potentiels de développement en matière de mobilité étudiante entre nos deux pays ?

Éric Berton : amU propose 70 diplômes en partenariat international et attire de nombreux étudiants et chercheurs étrangers, avec une ouverture particulièrement forte sur la Méditerranée (que nous avons la chance de partager !). Chaque année 12 000 étudiants internationaux (donc 600 étudiants italiens) viennent étudier à Aix-Marseille. Ces étudiants en provenance de tous les horizons nous apportent une vraie richesse académique et culturelle. Pour mieux les accueillir, l’université met en œuvre avec le soutien de la Direction des relations Internationales, une véritable politique qui vise à simplifier les démarches administratives, à faciliter l’accès au logement, etc. Un effort récompensé par Campus France qui a attribué à Aix-Marseille Université trois étoiles de son label Bienvenue en France. En matière de coopération franco-italienne, notre université compte aujourd’hui 49 accords Erasmus actifs permettant près de 370 offres de séjour d’études et 230 offres de séjour d’enseignement (entrantes/sortantes). La culture italienne et l’identité provençale ont des affinités évidentes.  Les liens tissés entre Marseille et l’Italie sont riches, prenant la forme de jumelages (Gênes depuis 1958, Naples très récemment) et d’accords de coopération (avec Turin par exemple).  Autant d’arguments pour que grandissent encore nos partenariats. Via des modes d’enseignement novateurs grâce à l’échange de bonnes pratiques et une approche interdisciplinaire. Via la promotion du multilinguisme, des valeurs et de l’identité européennes. Via l’ouverture à la société afin de répondre concomitamment aux grands défis actuels.

Club Italie-France : amU figure dans le TOP 5 des universités françaises au classement de Shanghai. C’est la première université française en termes d’effectifs avec plus de 80 000 étudiants et 8 000 personnels répartis sur un maillage territorial unique sur 54 sites. Les activités d’AMU couvrent ainsi un large spectre de formations et de recherche dans de nombreux domaines scientifiques. Quelles sont vos principales ambitions et priorités pour l’avenir de votre université dans le contexte actuel complexe ? Comment une université de pointe comme la vôtre peut-elle se révéler être un modèle fédérateur dans le paysage de l’enseignement supérieur européen ? En quoi vos projets ou vos aspirations de coopération avec les établissements universitaires italiens peuvent-ils vous aider à conforter ce modèle ?

Éric Berton : A l’heure où la connaissance est mise à mal, où la pensée semble avoir été remplacée par l’influence, il revient aux universités de défendre les sciences et les humanités, essentielles pour appréhender le monde et innover. Il nous faut aussi, plus que jamais, réaffirmer le rôle des universités européennes comme socle de notre société démocratique, formant les esprits critiques de demain. C’est dans un contexte où certains scientifiques aux États-Unis sont malmenés par le pouvoir américain, qu’amU a annoncé, le 5 mars dernier, la mise en place d’un programme d’accueil dédié aux chercheurs (Safe Place for Science) souhaitant poursuivre leurs travaux dans un environnement propice à l’innovation, à l’excellence et à la liberté académique. Il m’importe également de rendre notre université toujours plus juste, égalitaire et respectueuse de ses étudiants dans leur diversité. En ce sens, nous allons poursuivre notre lutte contre la précarité étudiante : épiceries solidaires, centres de santé, et soutien continu pour nos 80 000 jeunes. Il s’agit de s’impliquer dans la vie de notre territoire dans toutes ses dimensions (éducation, santé, emploi, environnement). La science et les savoirs constituent notre ADN et sont à ce titre, de véritables outils de progrès. Des outils de collaboration également, car notre ancrage euro-méditerranéen est une réelle opportunité pour la coopération internationale. Ainsi, il nous faut _ en lien avec l’ensemble de nos partenaires académiques (les universités italiennes notamment) _ rester inventifs. Explorer de nouvelles voies pour proposer des réponses innovantes aux défis, de plus en plus complexes, de notre contemporanéité.

Club Italie-France : En Italie, beaucoup de jeunes diplômés hautement qualifiés quittent le pays, ce qui a pour conséquence une perte de compétitivité au niveau international et une perte d’attractivité. Comment se situe selon vous le modèle universitaire français et offre-t-il de meilleures perspectives aux jeunes diplômés ? Quels sont les leviers d’amU pour favoriser l’insertion professionnelle de ses diplômés ?

Éric Berton : L’insertion professionnelle de nos jeunes diplômés est une préoccupation constante, une priorité qui se veut absolue. Nous formons des étudiants hautement qualifiés en mesure de répondre au plus près des besoins du marché du travail local. Par ailleurs, en collaborant avec les entreprises du territoire, nous développons des partenariats qui permettent aux étudiants de s’insérer rapidement dans la vie active. L’université propose également des programmes (CISAM+) pour encourager l’esprit d’entreprise chez les étudiants. Le Pôle Universitaire d’Innovation (PUI), permet lui d’accélérer le flux de projets d’innovation issus des laboratoires de recherche et d’améliorer le taux de conversion vers l’innovation de ces projets par la création de start-up deeptech.

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Interviews du

28 Mars

Informations

Eric Berton est un universitaire français, Président d’Aix Marseille Université depuis janvier 2020, il a été réélu pour un second mandat en janvier 2024.
De 2010 à 2020, il occupe le poste de doyen de la Faculté des Sciences du Sport de Marseille et de directeur du laboratoire « Institut des Sciences du Mouvement ». En 2012, il est nommé vice-président délégué à la valorisation et à l’innovation de la nouvelle université fusionnée d’Aix Marseille. À ce poste, il pilote des projets stratégiques, notamment la labellisation des plateformes technologiques de recherche aux côtés du CNRS et l’INSERM, consolidant ainsi la politique d’innovation et de valorisation à destination de l’environnement institutionnel et socio-économique. Il pilote également la création de la Cité de l’Innovation et des Savoirs Aix-Marseille (CISAM), inaugurée en 2019. Cet espace au service de l’innovation rassemble un écosystème de partenaires publics et privés dans le but d’accélérer le transfert technologique et favoriser l’essor économique de la région. En 2022, elle est identifiée comme l’un des 25 lieux qui changent l’innovation en France. Président d’Aix Marseille Université, il est particulièrement engagé à construire une université responsable. La lutte contre toutes formes de discriminations et de harcèlements, la mise en place d’épiceries solidaires et de centres de santé sur les campus sont autant d’actions concrètes, socialement marquées, initiées durant son mandat.
Valérie Sellani
Interview réalisée par
Valérie Sellani