Arthur Binetti

Club Italie-France : Vous portez aujourd’hui un projet particulièrement original autour de la RSCE. De quoi s’agit-il exactement ?

Arthur Binetti : Je crois en effet que nous sommes au début de quelque chose d’important. Avec mes associés, Louis Padoux et Ghislaine Alajouanine, correspondante de l’Institut de France, Académie française, nous portons un projet que j’estime profondément innovant, et même révolutionnaire, pour le monde des entreprises. Notre conviction est simple : la RSE, telle qu’elle est aujourd’hui pensée, pratiquée et souvent réduite, est devenue incomplète. Elle a apporté beaucoup, bien sûr, mais elle laisse dans l’ombre une dimension essentielle de la vie des entreprises : la culture. C’est pourquoi nous travaillons à faire émerger la RSCE, en réintroduisant au cœur de l’équation le C de culturel. À nos yeux, ce “C” n’est pas accessoire ; il est décisif. Il touche à ce qui fait la profondeur réelle d’une entreprise : ses savoir-faire, sa mémoire, sa capacité de transmission, sa cohésion, son langage interne, son ancrage, sa réputation, sa manière d’habiter un territoire et, au fond, sa contribution à une certaine civilisation économique. Nous voulons rééquilibrer la responsabilité des entreprises en France, en Europe et, à terme, beaucoup plus largement.

Club Italie-France : Pourquoi estimez-vous que la culture constitue aujourd’hui l’angle mort de la RSE ?

Arthur Binetti : Parce que l’on a souvent fini par penser la responsabilité dans des termes trop procéduraux, trop normatifs, parfois trop désincarnés. On mesure, on coche, on reporte, on se conforme ; mais on regarde trop peu ce qui constitue la vie profonde de l’entreprise. Or une entreprise n’est pas seulement une entité juridique, comptable ou réglementaire. C’est aussi un lieu de transmission, un lieu de style, un lieu de formation, un lieu de discipline, un lieu d’habitudes, un lieu où se forgent des façons de produire, de travailler, de parler, de décider et de durer. Si l’on oublie cette dimension, on passe à côté de ce qui fait la valeur réelle, la solidité réelle et parfois même la mission réelle d’une entreprise. À mes yeux, la culture n’est pas un supplément d’âme ; elle est une infrastructure stratégique.

Club Italie-France : Vous parlez d’un projet “révolutionnaire”. En quoi la RSCE peut-elle changer profondément la manière dont les entreprises se pensent elles-mêmes ?

Arthur Binetti : Parce qu’elle oblige les entreprises à se regarder autrement. La RSCE dit à l’entreprise : votre responsabilité ne commence pas seulement dans vos obligations externes, elle commence aussi dans ce que vous incarnez, dans ce que vous transmettez, dans la manière dont vous façonnez des femmes, des hommes, des métiers, des territoires et des imaginaires. C’est une rupture importante. Nous voulons faire comprendre que la culture d’entreprise n’est pas un vernis institutionnel ni un sujet de communication interne : c’est un actif stratégique, un facteur de productivité, un facteur de stabilité, un facteur d’attractivité et, dans bien des cas, un facteur de souveraineté. En ce sens, la RSCE ne corrige pas marginalement la RSE : elle en déplace profondément le centre de gravité.

Club Italie-France : Quels sont les grands éléments que recouvre, selon vous, ce “C” de culturel ?

Arthur Binetti : Il recouvre d’abord les savoir-faire, et leur transmission. Il recouvre ensuite la mémoire de l’entreprise, ses habitudes d’excellence, ses réflexes de qualité, son style de management, sa manière d’entrer en relation avec ses parties prenantes, sa capacité à fédérer et à durer. Il recouvre aussi la cohésion interne, la capacité à créer une fidélité, une exigence commune, une forme de loyauté productive. Il recouvre encore l’ancrage territorial, parce qu’une entreprise n’existe jamais hors sol : elle habite un bassin de vie, elle transforme un environnement, elle fait vivre des métiers, elle structure des filières, elle peut contribuer à un territoire comme elle peut l’appauvrir. Enfin, il recouvre la dimension de rayonnement, c’est-à-dire la manière dont une entreprise projette un certain modèle, une certaine exigence, une certaine image de la France ou de l’Europe dans le monde. Le “C” est donc beaucoup plus vaste qu’une catégorie symbolique : il est au cœur de la valeur.

Club Italie-France : Vous semblez faire de la RSCE un sujet non seulement de responsabilité, mais aussi de souveraineté et de puissance. Pourquoi ?

Arthur Binetti : Parce qu’une entreprise qui ne sait plus ce qu’elle est, qui elle est, ce qu’elle transmet, ce qu’elle ne protège ni ce qu’elle représente devient mécaniquement plus vulnérable, dans cette période de perte de repères. Elle devient plus vulnérable à la dilution de son identité, à la captation de ses savoir-faire, au départ de ses talents, à la perte de son langage propre, à l’imposition de standards extérieurs. À l’inverse, une entreprise qui connaît sa culture, qui la formalise, qui la valorise et qui la protège devient plus cohérente, plus stable, plus attractive et plus défendable. Il y a là un lien direct avec la souveraineté économique. Et il y a aussi un lien direct avec le soft power. Car les entreprises sont déjà des actrices de rayonnement : elles diffusent des méthodes, des imaginaires, des styles de production, des façons de travailler, parfois même une certaine idée de la nation ou de l’Europe. La RSCE permet précisément de penser cette réalité au lieu de la subir passivement.

Club Italie-France : Peut-on dire que vous cherchez, avec vos associés, à révolutionner la RSE dans les entreprises ?

Arthur Binetti : Oui, je l’assume pleinement. Nous l’assumons pleinement. Avec Louis Padoux et Ghislaine Alajouanine, mes deux extraordinaires associés, nous voulons ouvrir une nouvelle séquence dans la manière de penser la responsabilité des entreprises. Je crois que la RSE a atteint une forme de plafond intellectuel lorsqu’elle devient seulement un langage de conformité ou d’évaluation externe. Notre ambition est d’ouvrir un nouveau cycle, plus profond, plus structurant, plus européen aussi, en redonnant toute sa place à la culture, à la transmission, à la mémoire productive, à l’enracinement, à la qualité des formes et à la puissance symbolique des entreprises. En ce sens, oui, nous voulons faire bouger les lignes. Non pas pour ajouter un concept de plus, mais pour rendre visible ce qui était devenu invisible et qui est pourtant l’un des ressorts les plus puissants de la vie économique.

Club Italie-France : Cette réflexion est-elle destinée seulement aux grandes entreprises ou concerne-t-elle aussi les PME et les ETI ?

Arthur Binetti : Elle concerne tout le monde, mais elle est peut-être encore plus nécessaire pour les PME et les ETI. Ce sont souvent elles qui portent les savoir-faire les plus rares, les plus enracinés, les plus exigeants et parfois les plus menacés. Ce sont elles aussi qui disposent le moins souvent des outils pour formaliser ce qui fait pourtant leur singularité : leurs gestes métiers, leur mémoire, leurs routines de qualité, leur culture de travail, leur intelligence pratique. La RSCE peut leur offrir un langage, une méthode, une manière de mieux se comprendre elles-mêmes, de mieux se défendre, de mieux se valoriser et de mieux se projeter. Elle peut aussi devenir, demain, un instrument de différenciation, d’attractivité et de montée en gamme.

Club Italie-France : Dans cette perspective, quel lien faites-vous entre culture d’entreprise et performance économique ?

Arthur Binetti : Le lien est beaucoup plus direct qu’on ne le croit. Une entreprise qui sait transmettre mieux transmet plus vite. Une entreprise qui connaît ses savoir-faire les protège mieux. Une entreprise qui a une culture forte recrute mieux, fidélise mieux, arbitre mieux, résiste mieux, traverse mieux les crises, inspire davantage confiance. La culture bien comprise n’est pas un coût : elle réduit les frictions, elle augmente la continuité, elle améliore la qualité perçue, elle renforce la cohérence interne et, au fond, elle produit de la valeur. L’un des grands enjeux de la RSCE est précisément de faire reconnaître que cet immatériel n’est pas secondaire, mais qu’il constitue une part essentielle de la puissance économique réelle.

Club Italie-France : Votre parcours vous a également conduit vers l’INAS. Quel rôle cet engagement joue-t-il dans cette réflexion ?

Arthur Binetti : L’INAS joue pour moi un rôle important, parce qu’il permet d’inscrire mes intuitions et réflexions, nos réflexions, dans un cadre plus large de souveraineté, de réindustrialisation, de partenariats stratégiques, d’Europe et de réflexion sur les filières critiques. J’y exerce aujourd’hui les fonctions de directeur adjoint des programmes, ce qui me conduit à travailler sur des sujets liés aux industries et territoires, au rayonnement, à la jeunesse et à l’Europe. Mais j’y vois surtout un lieu où il est possible d’articuler l’économie, l’industrie, l’influence, la défense des intérêts stratégiques et la construction d’une doctrine plus ambitieuse pour les entreprises françaises et européennes. Je préside également la CRIS, avec Louis Padoux, la Commission Réindustrialisation et Indépendance Stratégique de l’INAS, qui constitue pour moi un lieu essentiel de réflexion et d’impulsion sur les grandes questions de souveraineté productive, de filières critiques et de renouveau industriel. Cette responsabilité me permet de faire dialoguer plus directement encore les enjeux de réindustrialisation, de culture d’entreprise, d’indépendance stratégique et de projection européenne.”

Club Italie-France : Vous parlez souvent de réindustrialisation. En quoi ce sujet croise-t-il celui de la RSCE ?

Arthur Binetti : Ils se croisent profondément. On ne réindustrialise pas sérieusement sans réhabiliter les métiers, les savoir-faire, les chaînes de transmission, l’estime sociale du travail productif, la mémoire des filières et la qualité des territoires industriels. En d’autres termes, on ne réindustrialise pas seulement avec du capital, de la réglementation ou des usines ; on réindustrialise aussi avec une culture. La RSCE permet précisément de redonner toute sa dignité à cette dimension culturelle de la production. Elle réintroduit dans la réflexion économique des catégories trop longtemps délaissées : la fidélité, l’exigence, la qualité, l’apprentissage, la tradition, le style, la transmission, l’honneur du travail bien fait. À mes yeux, il n’y aura pas de réindustrialisation forte sans réarmement culturel.

Club Italie-France : Quelle place la France et l’Europe peuvent-elles tenir dans cette redéfinition du rôle de l’entreprise ?

Arthur Binetti : Une place majeure, à condition d’en avoir la conscience. La France et l’Europe ont ceci de particulier qu’elles possèdent encore des traditions industrielles, des métiers, des maisons, des filières, des territoires, des patrimoines de savoir-faire et des formes de profondeur historique que beaucoup d’autres espaces ont en partie perdus ou dilués. Cela peut devenir une faiblesse si nous ne savons pas le regarder ; cela peut au contraire devenir une force considérable si nous savons le transformer en avantage contemporain. Je crois que la RSCE peut contribuer à cela : elle permet de relier le monde économique à une ambition de civilisation, au sens noble du terme. Elle peut aider les entreprises européennes à ne pas choisir entre performance et identité, entre compétition et transmission, entre rayonnement et responsabilité.

Club Italie-France : Au fond, quelle vision de l’entreprise défendez-vous à travers ce projet ?

Arthur Binetti : Je défends une vision haute de l’entreprise. Une entreprise qui ne serait ni un simple agent économique, ni un simple support de conformité, mais un lieu de production, de transmission, de structuration des territoires, de formation des personnes, de rayonnement et de responsabilité. Une entreprise capable de créer de la richesse, bien sûr, mais aussi d’incarner une culture, de défendre des savoir-faire, de porter une exigence, de tenir une continuité, et parfois même de contribuer à la puissance d’un pays ou d’un continent. C’est cette vision que nous voulons remettre au centre. Et c’est pourquoi je crois que la RSCE peut devenir, dans les années qui viennent, l’un des grands sujets de transformation du monde des entreprises.

REPRODUCTION RÉSERVÉE ©

Arthur Binetti est engagé sur les grands sujets de souveraineté, de réindustrialisation, de refondation stratégique de l’entreprise et de la culture en France.
Club Italie-France: Affaires Internationales -Cindy Passaretta - Responsabile Comunicazione - Team
Interview réalisée par
Cindy Passaretta