Alexandre Del Valle
Club Italie-France : Ces dernières années, le système international semble avoir définitivement quitté la phase unipolaire dominée par les États-Unis. Sommes-nous déjà entrés dans un véritable ordre multipolaire ou sommes-nous encore dans une phase de transition ?
Alexandre Del Valle : Nous sommes sans aucun doute dans une phase de transition géostratégique et diplomatique mondiale. Les récents conflits en Ukraine et dans le Golfe arabo-persique, ainsi que l’influence croissante de la Chine et ses revendications irrédentistes en mer de Chine méridionale et sur Taïwan, suggèrent une évolution vers un ordre multipolaire. Toutefois, cette transition est complexe, irrégulière et le multipolarisme qui en émergera sera nécessairement imparfait, inégal et dominé par les acteurs impériaux ou néo-impériaux les plus puissants et les plus déterminés à transformer le système. Les récentes visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine en Chine en mai 2026 illustrent cette volonté de consolider des alliances stratégiques et de redéfinir les hiérarchies de puissance à l’échelle régionale et mondiale.
Club Italie-France : Quels sont aujourd’hui, selon vous, les véritables pôles de puissance qui structurent le nouvel équilibre mondial ?
Alexandre Del Valle : Les principaux pôles de puissance sont les États-Unis, la Chine, la Russie et, dans un avenir très proche, l’Inde. Il faut également compter avec des puissances régionales émergentes ou réémergentes telles que le Brésil, la Turquie, l’Indonésie et l’Iran. Leur interaction redessine en profondeur le paysage géopolitique, notamment au Moyen-Orient, en Europe orientale et en Asie. Les anciennes puissances européennes — la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni — ainsi que le Japon demeurent des acteurs importants, mais leur statut d’alliés subordonnés des États-Unis limite fortement leur autonomie géostratégique.
Club Italie-France : La rivalité entre les États-Unis et la Chine est souvent présentée comme une nouvelle Guerre froide. Considérez-vous que cette analogie soit pertinente ou que la confrontation actuelle présente des caractéristiques fondamentalement différentes ?
Alexandre Del Valle : L’analogie est en partie pertinente, mais elle comporte des différences majeures. Contrairement à la Guerre froide, le monde actuel est marqué par une forte interdépendance économique. Plus qu’une nouvelle guerre froide bipolaire, nous assistons à une transition géopolitique mondiale caractérisée par l’existence de trois acteurs majeurs capables de modifier les rapports de force : la Chine, les États-Unis et la Russie. D’un côté se trouve le bloc occidental, qui entend préserver l’Ordre International Libéral (OIL) à vocation universaliste. De l’autre, le bloc sino-russe et ses alliés — notamment l’Iran et la Corée du Nord — qui contestent ouvertement cet ordre. Entre ces deux ensembles s’affirme cependant un troisième pôle composé d’États « multi-alignés » tels que l’Inde, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Brésil, l’Arabie saoudite, l’Indonésie ou encore l’Afrique du Sud. Ces puissances adoptent une approche pragmatique et refusent tout alignement rigide, entretenant des relations avec les deux camps selon leurs intérêts nationaux. Ce sont précisément ces acteurs, ainsi que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui poussent vers l’émergence d’un système international plus équilibré et moins centré sur l’Occident.
Cet ordre post-occidental n’est toutefois pas encore achevé. Il sera le produit des négociations actuellement en cours, une sorte de « Yalta 2.0 ». Il pourrait émerger de manière relativement pacifique à travers des compromis pragmatiques entre grandes puissances, ou au contraire dans un contexte beaucoup plus conflictuel si l’Occident refusait toute redistribution des rapports de puissance. Dans cette dernière hypothèse, le risque d’une troisième guerre mondiale ne pourrait être exclu. L’Europe, en particulier, pourrait alors se retrouver dans une position de grande vulnérabilité, davantage objet que véritable acteur de la recomposition stratégique mondiale. À long terme, la seule voie véritablement équilibrée consiste à accepter la réalité du multipolarisme et à organiser son fonctionnement de manière pragmatique et concertée.
Club Italie-France : Certains analystes estiment que le monde entre dans une phase de « désordre multipolaire ». Partagez-vous cette lecture ?
Alexandre Del Valle : Un ordre parfaitement stable et harmonieux n’a jamais réellement existé, comme le rappelait Raymond Aron. L’état normal des relations internationales est celui d’une anarchie tempérée par des équilibres de puissance. Le désordre actuel est indéniable et les conflits récents en témoignent. Toutefois, une grande partie de ce désordre trouve son origine dans l’unilatéralisme et les interventions américaines menées après 1991, qui ont suscité une réaction anti-hégémonique de plus en plus forte de la part de la Russie, de la Chine et d’autres acteurs révisionnistes. La contestation actuelle constitue, dans une large mesure, une réponse aux guerres jugées illégitimes, aux « révolutions de couleur », aux printemps arabes et à l’élargissement d’une OTAN à vocation globale.
Club Italie-France : La guerre en Ukraine a replacé le conflit conventionnel au cœur de la politique internationale. Quelles conséquences géopolitiques durables aura-t-elle pour l’Europe ?
Alexandre Del Valle : Cette guerre a mis en lumière la vulnérabilité stratégique de l’Europe. Deux scénarios principaux se dessinent. Le premier verrait émerger une véritable autonomie militaire européenne, portée notamment par l’Allemagne et la Pologne, avec une éventuelle intégration de l’Ukraine dans ce dispositif. Le second conduirait à un retour à une forte dépendance vis-à-vis des États-Unis dans le cadre d’un règlement négocié avec la Russie. Dans tous les cas, de nombreux États européens demeureront réticents à prendre le risque d’une confrontation directe, totale et potentiellement nucléaire avec Moscou.
Club Italie-France : Au Moyen-Orient, nous assistons à une profonde redéfinition des équilibres régionaux. Quels sont aujourd’hui les acteurs les plus déterminants pour l’avenir de la région ?
Alexandre Del Valle : Le Moyen-Orient traverse l’une des transformations géopolitiques les plus profondes depuis la fin de la Guerre froide. Pour comprendre les équilibres de demain, il faut d’abord s’intéresser à trois acteurs régionaux majeurs : l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie. Chacun d’eux porte une vision spécifique de l’ordre régional et dispose de leviers politiques, économiques, militaires et idéologiques lui permettant d’influencer son évolution.
L’Iran demeure le principal pôle révisionniste de la région. Malgré les sanctions internationales et les difficultés économiques internes, Téhéran continue d’exercer une influence considérable grâce à un réseau d’alliés et de mouvements armés qui s’étend de l’Irak au Liban, de la Syrie au Yémen. Le pays produit quotidiennement une centaine de drones et plusieurs milliers de missiles par an. Il est également parvenu à convaincre l’administration Trump d’inclure le Hezbollah dans les négociations ayant conduit au mémorandum signé avec Washington. La guerre opposant l’Iran à Israël et aux États-Unis a démontré à la fois les capacités de projection de puissance de Téhéran et la résilience inattendue du régime, qui en est sorti renforcé tout en marginalisant davantage les mouvements d’opposition internes.
L’Arabie saoudite, sous la conduite du prince héritier Mohammed ben Salmane, poursuit quant à elle une stratégie éminemment pragmatique. Riyad cherche simultanément à préserver son partenariat stratégique avec Washington, à développer ses relations économiques avec Pékin et à réduire ses tensions avec l’Iran lorsque cela sert ses intérêts nationaux. Le programme Vision 2030 ne constitue pas seulement un projet de diversification économique ; il représente également une véritable stratégie géopolitique visant à transformer le royaume en puissance technologique, financière et logistique de premier plan.
La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan poursuit une politique étrangère autonome, oscillant entre son appartenance à l’OTAN et ses ambitions néo-ottomanes. Ankara a consolidé sa présence en Méditerranée orientale, dans le Caucase, en Libye, dans la Corne de l’Afrique et en Asie centrale. Sa capacité à dialoguer simultanément avec la Russie, les puissances occidentales, les pays arabes et le monde turcophone fait d’elle un acteur incontournable de la région.
À ces trois puissances régionales s’ajoute naturellement Israël qui, depuis les attaques du 7 octobre 2023 et les conflits qui ont suivi, occupe une position stratégique encore plus centrale. L’enjeu ne se limite plus au seul conflit israélo-palestinien ; il concerne désormais l’affrontement plus large entre Israël et l’axe iranien à l’échelle de l’ensemble du Moyen-Orient.
Enfin, il convient de prendre en compte le rôle croissant des puissances extérieures. La Chine est devenue le principal partenaire commercial d’une grande partie des pays de la région. La Russie conserve d’importants leviers d’influence en Syrie, entretient des relations privilégiées avec la plupart des États arabes et continue de soutenir le régime iranien.
L’administration Trump a tenté, sans succès selon moi, de reproduire en Iran une stratégie visant à contraindre le régime adverse afin de l’amener à vendre son pétrole en dollars et à faciliter un contrôle indirect des importantes réserves énergétiques persanes. Cet objectif n’a pas été atteint. Dans le même temps, plusieurs partenaires traditionnels de Washington — notamment la Jordanie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar et Bahreïn — ont vu leur confiance dans les garanties de sécurité américaines s’éroder.
L’avenir du Moyen-Orient dépendra donc de l’interaction entre ces puissances régionales et globales dans un contexte marqué par une multipolarité croissante, une compétition accrue pour les ressources énergétiques, les routes commerciales et les technologies stratégiques.
Club Italie-France : Assistons-nous aujourd’hui au retour des logiques classiques de puissance ou la mondialisation continue-t-elle à influencer profondément les dynamiques géopolitiques ?
Alexandre Del Valle : Bien que les logiques de puissance connaissent un retour manifeste, la mondialisation continue de structurer les relations économiques, technologiques et culturelles. Toutefois, elle ne doit plus être comprise comme un processus de globalisme ou d’occidentalisation du monde. Nous assistons désormais à l’émergence d’une mondialisation désoccidentalisée qui favorise l’ascension d’acteurs émergents ou néo-impériaux, porteurs de visions nationalistes, identitaires et souverainistes.
La véritable caractéristique de notre époque réside dans la coexistence de deux phénomènes apparemment contradictoires : le retour de la géopolitique classique fondée sur la souveraineté, la puissance et la Realpolitik, et la persistance d’une mondialisation qui n’est plus synonyme d’unification progressive des sociétés, mais qui devient un espace de compétition exacerbée où les États utilisent l’interdépendance économique comme un instrument de puissance.
La Chine en offre l’illustration la plus convaincante. Pékin est profondément intégré à la mondialisation sur le plan mercantiliste, mais n’est nullement globaliste au sens idéologique occidental du terme. Au contraire, la Chine promeut un ordre international désoccidentalisé, fondé sur le souverainisme et le multipolarisme.
Les quinze dernières années ont démontré que la thèse de Francis Fukuyama sur la « fin de l’Histoire » était excessivement optimiste. Nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle forme de mondialisation : plus fragmentée, moins occidentalisée et beaucoup plus géopolitique. La mondialisation n’a pas disparu ; elle s’est géopolitisée.
Club Italie-France : L’Union européenne est souvent décrite comme une puissance économique mais non géopolitique. Quelles sont, selon vous, les raisons de cette faiblesse stratégique ?
Alexandre Del Valle : En préambule, je préciserais que l’UE-Europe n’existe pas en tant que sujet géopolitique propre et acteur géostratégique autonome et souverain. C’est un OGNI, un « Objet Géopolitique Non Identifié », le simple fruit de Traités entre toujours plus d’États. Le grand stratège et diplomate Henry Kissinger, ami de mon maître le général Gallois, en riait avec la formule : « L’Europe, c’est quel numéro de téléphone ? »….
Ensuite, lorsque Emmanuel Macron parle de « souveraineté européenne », il s’agit d’un pur narratif destiné à masquer et légitimer une volonté française de leadership européen, ainsi qu’un aveu de « dé souverainisme », donc une une forme régionale européenne de globalisme anti-national, l’inverse exact du projet gaulliste d’Europe des États-nations souverains. Mais en vérité, l’UE n’est que le résultat de Traités, c’est-à-dire une organisation internationale pas complètement supranationale qui s’élargit toujours davantage vers l’Est et qui est donc toujours plus ingouvernable, mais aussi toujours plus Atlantique en termes de poids numérique. Et sa structure de défense, solennellement rappelée noir sur blanc dans le Traité de Lisbonne, c’est l’OTAN, c’est-à-dire une organisation géostratégique contrôlée par l’empire états-unien. L’absence d’une voix unique et d’une véritable politique étrangère commune constitue l’une des principales explications. À cela s’ajoutent les divisions internes entre États membres ainsi que la dépendance persistante de l’Europe à l’égard des États-Unis en matière de sécurité. L’Union européenne représente pourtant l’un des plus vastes marchés du monde. Elle dispose d’un potentiel industriel, technologique et financier considérable. Malgré cela, elle peine toujours à convertir cette puissance économique en influence géopolitique.
La première raison est institutionnelle. L’Europe n’est pas un État fédéral mais une union d’États souverains dont les intérêts stratégiques demeurent souvent divergents. La deuxième raison concerne la défense. Depuis plus de soixante-dix ans, la sécurité du continent repose principalement sur l’OTAN et, par conséquent, sur les États-Unis. La troisième raison est culturelle. Après 1945, l’Europe a développé une conception de la puissance fondée avant tout sur le droit, le commerce, la diplomatie et la coopération multilatérale, davantage que sur les rapports de force traditionnels.
Enfin, il existe une question de leadership politique. La guerre en Ukraine a constitué un tournant majeur. Une interrogation fondamentale demeure néanmoins ouverte : l’Europe souhaite-t-elle devenir une véritable puissance géopolitique ou préfère-t-elle continuer à être essentiellement une puissance normative et économique, largement dépendante de Washington sur le plan stratégique ?
Club Italie-France : Depuis la guerre en Ukraine, la notion d’autonomie stratégique européenne est omniprésente dans les débats. S’agit-il d’un objectif réaliste ou demeure-t-elle essentiellement une formule politique ?
Alexandre Del Valle : Malgré les intentions affichées, l’autonomie stratégique européenne demeure aujourd’hui un objectif particulièrement ambitieux. Sans une volonté politique forte, une intégration accrue et des ressources adaptées, elle risque de rester avant tout un slogan. L’autonomie stratégique ne signifie pas nécessairement une séparation d’avec les États-Unis. Elle consiste plutôt à acquérir la capacité d’agir de manière autonome lorsque les intérêts européens l’exigent, y compris lorsque les priorités de Washington diffèrent de celles des Européens. L’Europe dispose pourtant, en théorie, de tous les atouts nécessaires pour devenir une véritable puissance stratégique : plus de 450 millions d’habitants, l’une des premières économies mondiales, des industries avancées, des capacités scientifiques de premier plan et des forces armées globalement significatives. Ce qui manque principalement n’est pas la capacité matérielle, mais la volonté politique d’intégrer ces ressources et de les mettre au service d’une vision stratégique commune. Le véritable défi n’est donc pas technique mais politique : transformer une puissance économique en puissance géopolitique.
Club Italie-France : Dans le nouveau contexte international, quel devrait être le rôle de l’Europe entre les États-Unis, la Chine et les puissances émergentes ?
Alexandre Del Valle : L’Europe devrait chercher à devenir à la fois un médiateur et un acteur stratégique à part entière, capable de promouvoir le dialogue et la coopération tout en renforçant ses propres capacités de défense afin de faire face aux défis du XXIᵉ siècle. L’Europe se trouve aujourd’hui dans une position particulièrement délicate. Elle doit éviter de se transformer en simple satellite des États-Unis tout en préservant les liens qui l’unissent à son principal allié stratégique. Parallèlement, elle doit développer des relations plus équilibrées et plus matures avec les nouvelles puissances émergentes.
L’Europe peut encore exercer une fonction essentielle dans le système international : celle de pont entre le Nord et le Sud global. Elle peut contribuer à la stabilité mondiale grâce à la diplomatie, au commerce, à l’innovation technologique et à la promotion de règles communes. Mais pour remplir cette mission, elle doit d’abord retrouver confiance dans ses propres capacités, dans sa souveraineté et dans son identité stratégique. Le XXIᵉ siècle ne sera probablement pas celui d’une Europe dominante. En revanche, il peut encore être celui d’une Europe influente, respectée et capable de peser sur les grands équilibres internationaux.
Club Italie-France : Dans votre dernier ouvrage, vous analysez l’évolution de l’ordre international. Quelle est la thèse centrale que vous proposez à vos lecteurs ?
Alexandre Del Valle : La thèse centrale de mon dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental – Comment la guerre en Ukraine et le retour de Trump accélèrent la grande bascule géopolitique (L’Artilleur, 2025), est simple, mais pour beaucoup dérangeante : l’Occident ne dirige plus le monde. Nous assistons à la fin définitive du moment unipolaire né après 1991, période durant laquelle les États-Unis et, plus largement, l’Occident atlantique bénéficiaient d’une hégémonie presque totale sur les plans militaire, économique, technologique, financier et surtout normatif.
Cette domination reposait sur l’idée qu’un « Ordre International Libéral » (OIL), fondé sur des valeurs, des institutions et des règles promues par Washington et Bruxelles, était destiné à s’imposer universellement. Aujourd’hui, cette illusion se fissure sous nos yeux. À sa place émerge un nouvel ordre post-occidental : pluri-normatif, post-hégémonique, décentré et « multiplex », caractérisé par la coexistence de plusieurs centres de puissance et de systèmes de normes concurrents.
La guerre en Ukraine, à partir de 2022, ainsi que le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ont constitué de puissants accélérateurs de cette transition historique. Avec son approche fondée sur le principe « America First » et sur une logique transactionnelle, Donald Trump a davantage encore fragilisé le mythe d’un ordre libéral universel, en réintroduisant une Realpolitik assumée fondée sur les rapports de force, les intérêts nationaux et les négociations bilatérales. Dans ce nouvel environnement, l’Occident devient une civilisation parmi d’autres : toujours puissante, mais désormais privée de son monopole d’influence.
Ce multipolarisme n’est pas synonyme de chaos. Il correspond plutôt à un retour à l’histoire classique : alliances variables, sphères d’influence, civilisations redevenues des acteurs géopolitiques à part entière et système international reposant davantage sur des équilibres de puissance négociés que sur des règles imposées par une seule puissance dominante.
Pour l’Europe et pour l’Occident dans son ensemble, le défi consiste désormais à abandonner l’universalisme naïf et le moralisme interventionniste afin d’adopter ce que j’appelle un réalisme civilisationnel. Cela implique de défendre lucidement ses intérêts vitaux, sa sécurité, son identité culturelle et démographique ainsi que sa prospérité, sans prétendre remodeler le monde à son image. Ignorer cette grande bascule géopolitique reviendrait à accepter une marginalisation stratégique progressive. Mon livre est donc une invitation à pratiquer une géopolitique de la lucidité : ni déclinisme fataliste, ni déni de réalité, mais un réalisme pragmatique permettant à l’Occident de s’adapter à un monde qui ne lui appartient plus exclusivement.
Club Italie-France : Dans votre ouvrage émerge une réflexion approfondie sur la crise de l’Occident. S’agit-il selon vous d’un déclin structurel ou d’une phase de transformation ?
Alexandre Del Valle : Il s’agit davantage d’une phase de transformation que d’un véritable déclin. L’Occident est confronté à la nécessité de s’adapter à de nouvelles réalités géopolitiques, économiques et civilisationnelles, mais il conserve encore des atouts considérables et peut continuer à exercer une influence majeure s’il parvient à se réformer. En résumé, l’Occident n’est plus « le monde ». Il représente désormais une civilisation parmi d’autres : toujours puissante, mais plus hégémonique. Le monde entre dans une phase multipolaire qui n’est pas nécessairement synonyme de chaos, mais qui impose à l’Europe et à l’Occident d’abandonner certaines illusions universalistes héritées de l’après-Guerre froide.
Nous devons passer d’un universalisme parfois naïf à ce que j’appelle un réalisme civilisationnel. Il ne s’agit pas d’accepter un déclin irréversible ou fatal de l’Occident, mais de reconnaître qu’une transformation profonde est en cours. Cette transformation pourrait conduire à un déclin relatif si elle n’est pas gérée avec lucidité. La clé réside dans la capacité d’adaptation : réformer les institutions européennes, retrouver une conscience civique et civilisationnelle forte, investir massivement dans la défense, la recherche et les technologies stratégiques, tout en acceptant que l’ordre international ne repose plus sur des règles prétendument universelles, mais sur des rapports de force négociés entre grandes puissances.
Club Italie-France : Selon vous, quelles sont les erreurs d’analyse les plus fréquentes commises par les observateurs occidentaux lorsqu’ils tentent de comprendre les transformations géopolitiques en cours ?
Alexandre Del Valle : Les erreurs les plus graves commises par de nombreux analystes et décideurs occidentaux sont avant tout d’ordre idéologique et culturel. La première est ce que l’on pourrait appeler le provincialisme universaliste : la tendance à projeter sur le reste du monde une grille de lecture occidentale, libérale, sécularisée et postnationale, en oubliant que la plupart des grandes puissances continuent d’agir selon des logiques de puissance, d’identité nationale, de religion ou de civilisation que nous avons parfois tendance à considérer comme dépassées.
Une deuxième erreur consiste à sous-estimer l’importance des cultures locales, des histoires nationales et des mémoires collectives. Or, dans de nombreuses régions du monde, ces facteurs demeurent déterminants dans la définition des intérêts stratégiques et des comportements politiques. La troisième erreur réside dans une vision excessivement binaire des relations internationales, opposant systématiquement démocraties et autocraties. Cette lecture simplificatrice masque souvent la complexité réelle des interactions entre États, des alliances fluctuantes et des intérêts nationaux.
Enfin, les sociétés occidentales tendent parfois à surestimer leur propre soft power tout en sous-estimant la capacité de résilience, d’adaptation et de résistance de leurs adversaires ou concurrents stratégiques. Pour corriger ces erreurs, il est nécessaire de retrouver une forme d’humilité analytique. Comprendre le monde exige non seulement l’étude des indicateurs économiques ou militaires, mais également une connaissance approfondie des civilisations, des cultures, des identités collectives et des représentations historiques qui structurent les comportements des acteurs internationaux.
Club Italie-France : La France a historiquement revendiqué une forte autonomie stratégique, tandis que l’Italie a souvent privilégié une politique d’alliances. Cette différence demeure-t-elle pertinente aujourd’hui ?
Alexandre Del Valle : Oui, cette différence demeure globalement valable, même si le contexte international contemporain tend à l’atténuer partiellement. La France continue de se percevoir comme une puissance mondiale. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, dispose d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, maintient des territoires et des bases militaires dans plusieurs régions du monde et conserve une forte tradition d’intervention extérieure. Cette réalité nourrit une culture stratégique fondée sur l’autonomie de jugement et d’action.
L’Italie, à l’inverse, a construit une grande partie de sa sécurité et de son influence internationale à travers son appartenance à des structures multilatérales telles que l’OTAN, l’Union européenne et le partenariat transatlantique. La diplomatie italienne a traditionnellement cherché à maximiser son influence par la coopération davantage que par une logique de puissance autonome. Toutefois, le monde de 2026 fait émerger des convergences intéressantes. L’incertitude croissante de l’environnement international, le retour de la compétition entre grandes puissances et les crises qui traversent la Méditerranée élargie conduisent les deux pays à réfléchir davantage à leur autonomie stratégique.
L’Italie investit désormais davantage dans son industrie de défense, sa sécurité énergétique et la protection de ses infrastructures critiques. Parallèlement, la France comprend qu’aucune puissance européenne ne peut affronter seule les défis globaux. Ainsi, la différence traditionnelle entre l’approche française et l’approche italienne ne disparaît pas, mais tend progressivement à se transformer en complémentarité stratégique.
Club Italie-France : L’Italie est souvent décrite comme une puissance méditerranéenne naturelle. Considérez-vous que Rome dispose aujourd’hui d’une vision géopolitique cohérente dans cette région ?
Alexandre Del Valle : L’Italie possède toutes les caractéristiques objectives d’une grande puissance méditerranéenne. Sa position géographique, son histoire, ses intérêts économiques, sa dépendance énergétique et son exposition aux flux migratoires la placent naturellement au cœur des dynamiques méditerranéennes. Pendant longtemps cependant, Rome a eu des difficultés à transformer cette réalité géographique en une véritable doctrine géopolitique cohérente.
Ces dernières années, des progrès significatifs ont néanmoins été réalisés. L’attention croissante portée à ce que l’on appelle la « Méditerranée élargie » — qui englobe non seulement l’Afrique du Nord, mais également le Sahel, la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et le Moyen-Orient — témoigne d’une prise de conscience plus profonde des enjeux stratégiques contemporains. Les questions énergétiques constituent un exemple particulièrement révélateur. À la suite de la crise énergétique européenne, l’Italie a accéléré la diversification de ses approvisionnements en renforçant ses relations avec l’Algérie, la Libye, l’Égypte ainsi qu’avec de nombreux partenaires africains.
Cette stratégie dépasse largement le seul domaine énergétique. Elle touche également à la stabilité politique de l’ensemble de l’espace méditerranéen. Il en va de même pour la question migratoire. Les flux en provenance d’Afrique subsaharienne et des zones de crise du Moyen-Orient ont démontré que la sécurité de l’Italie ne pouvait être dissociée de la stabilité des régions méridionales de la Méditerranée. Je considère donc qu’une véritable vision géopolitique méditerranéenne italienne est en train d’émerger de manière beaucoup plus claire qu’auparavant. Le principal défi consiste désormais à lui donner une continuité stratégique dépassant les alternances politiques et les échéances électorales. Une grande stratégie exige une vision de long terme. C’est précisément sur ce terrain que l’Italie devra consolider les progrès accomplis au cours des dernières années.
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Interview du
1 Juillet
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POLITOLOGUE, ÉCRIVAIN
IL A FAIT TOUTES SES ÉTUDES DANS LE SUD DE LA FRANCE ET IL A OBTENU UN DIPLÔME EN RELATIONS INTERNATIONALES À AIX-EN-PROVENCE, UN DIPLÔME D’ETUDES APPROFONDIES EN HISTOIRE DES DOCTRINES ET DES INSTITUTIONS POLITIQUES ENTRE AIX-EN-PROVENCE ET MILAN, UN DIPLÔME D’HISTOIRE MILITAIRE, DE SÉCURITÉ ET DE DÉFENSE, AINSI QU’UN DOCTORAT EN GÉOPOLITIQUE ET HISTOIRE CONTEMPORAINE À L’UNIVERSITÉ MONTPELLIER. SA MÈRE, ESPAGNOLE, VIVAIT EN ALGÉRIE FRANÇAISE, ET SON PÈRE SICILIEN VIVAIT À TUNIS.


