Club Italie-France: Raymonde Bonnefille

Raymonde Bonnefille

Raymonde Bonnefille est normalienne, biologiste géologue de formation et palynologue. Après avoir suivi, dans les écoles de la République, l’enseignement qui conduisait à la profession d’institutrice puis de professeure agrégée des lycées, l’intuition et le hasard l’ont amenée à une carrière de chercheuse internationale. Grace à son amour pour la recherche et à rencontres déterminantes Raymonde Bonnefille est une des rares femmes à avoir participé aux expéditions archéologiques et paléontologiques en Éthiopie dans les années 1970. Ses travaux ont eu une importance capitale dans la compréhension du milieu dans lequel vivaient les hommes préhistoriques. Elle a été directrice de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), travaillé au laboratoire de Géologie du quaternaire à Marseille Luminy et membre du Centre Européen de Recherche et d’Enseignement des Géosciences de l’Environnement (CEREGE) à Aix-en-Provence.

Durant sa carrière, ses séjours scientifiques aux États-Unis sont nombreux. Pionnière de l’utilisation des pollens pour la reconstitution de l’histoire des paléoclimats en Afrique, son livre « Sur les pas de Lucy » a réussi à combiner le goût pour le travail scientifique et l’envie de raconter le quotidien d’équipes en Afrique. Le résultat est simplement extraordinaire : un livre sur les grandes expéditions internationales en Afrique, qui, grâce à l’humanité et l’élégance de son récit, fascine tout type de lecteur.

Club Italie-France : Vous êtes normalienne, biologiste, géologue et palynologue. Une première question : qu’est-ce que c’est la palynologie ? Que nous racontent les pollens ?

Raymonde Bonnefille : La palynologie correspond à l’étude des pollens. Le pollen des fleurs est constitué de millions de grains microscopiques qui transportent la cellule reproductrice mâle des plantes pour la fécondation des fleurs. Ces objets microscopiques sont protégés par une enveloppe très résistante qui peut se conserver des milliers ou des millions d’années. Ce que l’on étudie donc c’est seulement l’enveloppe : elle possède des caractéristiques, des dessins, des petites ouvertures et tout cela est caractéristique de la plante et de l’espèce qui l’a produite. Il s’agit donc de l’identification des plantes par leurs pollens. A partir de l’étude des pollens, on peut savoir quelle plante poussait dans un environnement donné.

« Ce qui m’a attirée dans la longue carrière de chercheur qui a été la mienne, et qui m’a donné l’envie et l’énergie de poursuivre un travail obscur, c’est le désir de m’immerger dans un monde nouveau, un certain goût de l’aventure »

Club Italie-France : Le titre de votre ouvrage est « Sur les pas de Lucy ». Lucy est très clairement le plus grand symbole représentant le besoin pour l’homme de savoir d’où il vient, et qui il est. Votre parcours a-t-il été animé par ce désir de redécouvrir nos origines ? Ou plutôt d’un esprit d’aventure ?

Raymonde Bonnefille : Mon parcours n’est pas une vocation enfantine ou adolescente. J’ai suivi, dans les écoles de la République, le parcours qui conduisait les « bonnes élèves » à la profession d’institutrice. J’étais donc programmée pour enseigner, ce que j’ai fait pendant deux ans. Recrutée au CNRS (, c’est grâce à des rencontres, dans un premier temps avec des archéologues et après avec le paléontologue Yves Coppens, que j’ai eu l’occasion de travailler en Éthiopie puis en Afrique. A ce moment-là, je n’avais pas envie de passer ma vie à faire un métier répétitif et le désir d’horizons nouveaux a été un élément déclenchant. J’avais aussi un grand privilège : j’étais salariée et fonctionnaire de l’état, ce qui m’a permis de prendre un sujet qui était très pionnier à l’époque. En effet, la palynologie était utilisée pour les régions tempérées mais pas pour les régions tropicales. J’ai tout simplement suivi des intuitions et le hasard a fait le reste.

Club Italie-France : Vous n’étiez pas présente le jour de la découverte de Lucy. Pouvez-vous décrire ce que vous avez ressenti dès que vous avez appris la découverte ? Et comment les équipes ont « fêté » cette découverte ? L’esprit d’équipe prime t-il toujours sur le travail personnel ?

Raymonde Bonnefille : En effet, j’étais présente avec l’équipe sur le terrain, mais le jour de la découverte je devais aller chercher un collègue qui ne connaissait pas la piste pour atteindre le site de notre campement. Je suis revenue tard le soir, et je raconte dans le livre que le cuisinier que j’avais recruté était ivre mort. Il y a eu une excitation : modérée. Bien sûr, l’équipe a pris des photos, notamment celle des deux responsables de l’expédition présents à ce moment là. Dans un esprit d’équipe, il y a forcément le sentiment d’avoir partagé des moments exceptionnels, voire historiques et d’avoir contribué à une découverte importante. C’était la réussite d’un groupe de jeunes chercheurs enthousiastes et motivés, avec des moyens financiers limités, et du professeur Yves Coppens, plus expérimenté qui avait dirigé précédemment une autre grande expédition. Nous étions étonnés  et fiers. L’Anthropologue américain D C Johanson profitera de sa découverte pour démarrer une carrière professionnelle universitaire et créer un « Institut sur l’Origine de l’Homme » aux Etats Unis.

« J’ai toujours gardé mon côté féminin, mais sans jamais tomber dans la provocation »

Club Italie-France : Vous avez été recrutée par Yves Coppens et vous êtes une des rares femmes à avoir participé aux expéditions en Éthiopie. Dans un passage de votre livre, vous décrivez comme Yves Coppens, aurait confié à votre directrice Henriette Alimen (en parlant de vous) « Elle devrait tenir le coup ». Il s’agissait sûrement de la volonté de sa part de protéger une jeune chercheuse. Être une femme a été difficile dans certains moments de votre vie de chercheuse ? Vous êtes-vous jamais sentie victime de discrimination ?

Raymonde Bonnefille : Je n’accuse pas Yves Coppens d’avoir été sexiste : il ne l’est pas du tout et il m’a donné ma chance de vivre cette grande expérience en Afrique et de participer aux recherches sur nos origines. Henriette Alimen avait travaillé au Sahara et elle savait que travailler dans ces régions peut être très difficile. Physiquement c’est assez éprouvant. En ce qui concerne les discriminations, j’ai toujours gardé mon côté féminin, mais sans jamais tomber dans la provocation. Je n’ai pas souvenir de discriminations peut-être ai-je eu la chance de travailler avec des personnes de qualité. Je n’ai jamais eu les problèmes dont j’entends parler aujourd’hui, et cela, ni de la part de mes collègues, ni de la part des africains. On était vraiment des copains. Dans le campement américain c’était un peu plus dur pour moi, mais j’ai toujours ressenti une certaine forme de respect à mon égard. C’était l’époque du « Mouvements de Libération des Femmes ». La difficulté pour moi était plutôt d’être seule et de n’avoir personne avec qui partager les problèmes du quotidien. Je me souviens d’une fois où j’ai été malade : personne n’est venu me voir. Ce n’est pas toujours facile… Je ne voulais pas me plaindre ou avoir des favoritismes, mais la solitude et le manque de dialogue ont été parfois difficiles malgré la bienveillance de mes collègues. En revanche, la bataille sur l’accessibilité des femmes à des places de responsabilité, y compris dans le milieu de le Recherche universitaire n’est pas encore gagnée.

« Le réchauffement climatique aura des conséquences sur l’économie mondiale et sur la répartition des êtres humains sur la planète »

Club Italie-France : Dans un paragraphe de votre livre vous parlez du lien entre changement climatique et évolution des hominidés. Aujourd’hui, le changement climatique est perçu comme une chose négative, dont les hommes sont responsables, voir coupables. Pourtant, les changements climatiques ont été plusieurs … Peut-on faire un parallèle entre les anciens changements climatiques et celui dont on parle aujourd’hui ?

Raymonde Bonnefille : La réponse est « Non »  pour le parallèle. Le changement climatique actuel, à l’importance de l’accroissement de la teneur en gaz carbonique dans l’atmosphère par les activités humaines, est un phénomène exceptionnel qui augmente la moyenne de température globale très rapidement à l’échelle de la dizaine d’années. Aujourd’hui, on a une connaissance de la terre dans son univers et de la thermodynamique du climat global: deux calottes glaciaires aux pôles et les tropiques qui reçoivent le maximum de la chaleur. Aux temps géologiques,  la théorie astronomique  (position du globe  terrestre dans le système solaire) indique des variations de climat avec des périodicités d’une durée beaucoup plus grande que le réchauffement actuel. Elles sont de l’ordre de quelques siècles au Moyen Age, mais des millénaires ou dizaines de millénaires pour les autres périodes. Le réchauffement actuel par effet de serre a des conséquences importantes sur le milieu, la fonte de la calotte glaciaire, le niveau des mers, la distribution des espèces, la fréquence des cyclones etc…à l’échelle humaine. Tout ça, c’est un coût pour la société. Il est important d’entreprendre des actions pour maintenir l’accroissement de la température moyenne globale en dessous de 1, 5°C.

Nos ancêtres et les hommes préhistoriques ont eu à subir des variations de climat mais elles s’effectuaient sur des durées beaucoup plus longues qui ont permis leur adaptation, et ont entraîné des modifications de comportement et d’adaptation. Les mutations génétiques créent des modifications de fonction des organes et les adaptations favorables au nouveau milieu viennent ensuite. Ainsi les hommes bipèdes ont ils pu survivre dans les savanes. Mais il reste beaucoup de questionnement sur les effets et les conséquences des modifications du climat et les adaptations de l’espèce humaine et de nos sociétés. C’est un challenge crucial. Obtenir des réponses nécessite de poursuivre études et recherches sur le sujet.

« C’est vrai, on ne pouvait pas discuter avec les populations locales d’Afrique, mais on pouvait communiquer avec des sourires tout simplement.»

Club Italie-France : Votre livre est riche d’anecdotes. Il y un paragraphe dédié à une « parenthèse sur la conquête de Mussolini », où vous décrivez la vie d’un italien qui décide de rester en Éthiopie après la défaite des troupes italiennes en 1952. Vous décrivez la tendresse de sa femme éthiopienne et de ses enfants, et son amour pour les paysages d’Afrique. La découverte de l’Afrique, berceau de l’humanité, a révolutionné votre vision de l’Afrique ?

Raymonde Bonnefille : Oui, l’Afrique m’a marqué. Dans les années 60 on prônait le retour à la nature, à une certaine authenticité. On s’est retrouvé à vivre dans des campements loin de tout confort matériel. Je ne sais pas si les jeunes aujourd’hui imaginent ce signifie vivre sans téléphone portable. Il y avait des bêtes sauvages desquelles il fallait se protéger. Nous avons vécu des choses très fortes dans ce continent magnifique dont j’aime la chaleur humaine de ses populations. C’est vrai, on ne pouvait pas discuter avec les populations locales d’Afrique, mais on pouvait communiquer avec des sourires tout simplement. L’Afrique a une culture très riche, qui s’est développée différemment de la nôtre, ce qui a exercé en moi une certaine fascination.

Club Italie-France : Vous avez aussi un petit lien avec l’Italie. En effet, en lisant votre livre, nous apprenons que des botanistes vous ont inspirés : des chercheurs italiens au cours de la tentative de colonisation de l’Éthiopie par l’Italie dans les années 1930. Avant votre tout premier voyage en Afrique, vous avez fréquenté les universités italiennes afin de vous imprégner du rare savoir déjà disponible sur les végétaux éthiopiens. Quel souvenir avez-vous de votre fréquentation des universités italiennes ?

Raymonde Bonnefille : J’ai un souvenir un peu ému d’un grand professeur italien de Florence, Rodolfo Pichi Sermolli. En 1960, on ne connaissait rien de la flore de l’Éthiopie. Un professeur français de la Sorbonne m’avait dit que mon sujet était irréalisable. Il me conseillait d’abandonner mon projet. Pendant le premier séjour à Adis Abeba, j’ai eu connaissance du travail de botanique du professeur italien.  Il avait accompagné une expédition de scientifiques en Ethiopie et avait ramené des échantillons de plantes à Florence pour écrire le premier livre sur la végétation de ce pays. Je suis donc allée le voir pour prélever des pollens à partir de ces échantillons. Cet homme très éclectique (et aussi très beau) m’a encouragé et il m’a dit que mon travail lui semblait très intéressant car lui-même avait des questions sur l’origine de la flore d’Éthiopie. Il a même participé à mon jury de thèse. Récemment, j’ai aussi eu le plaisir de travailler avec Margherita Mussi, archéologue à l’Université de Rome, qui a repris l’étude du site préhistorique de Melka Kunturé où je suis allée pour la première fois en Éthiopie. Mon livre se termine avec une citation du livre « Palomar » de Italo Calvino que j’aime beaucoup :

« M. Palomar ne se lasse pas d’observer la course des girafes, fasciné par la disharmonie de leurs mouvements … Il se demande la raison pour son intérêt pour les girafes. La raison, c’est peut-être que le monde autour de lui bouge de manière dysharmonique et qu’il espère toujours y voir une constante, un dessin … »

Club Italie-France : Dernière question : une jeune chercheur/se hésite à partir en Afrique pour une mission. D’un côté il/ elle aurait envie de partir pour une aventure passionnante et enrichissante, de l’autre côté les difficultés de la vie dans les chantiers de prospection le préoccupent. Comment les convaincre ?

Raymonde Bonnefille : Il y a une émission qui s’appelle rencontre en terre inconnue. Aujourd’hui par le biais de la télévision, des artistes sont immergés au milieu des populations locales et vivent comme eux pendant 15 jours. Ces artistes ne connaissent pas le pays où ils vont. Quand ils le quittent ils ont les larmes aux yeux, tellement ils sont émus d’avoir été plongés dans un univers étranger, rencontré de nouvelles personnes avec qui ils ont vécu un rapport humain chaleureux. Même si ces gens vivent de façon différente de la nôtre, ils partagent nos sentiments. Je peux juste  conseiller aux jeunes épris d’aventures: « Allez-y, n’ayez pas peur de l’inconnu, ayez le courage  de poursuivre votre projet. Sa réussite vous apportera un plaisir immense! ».

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Interviews du

29 Juillet

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Biologiste
géologue, Palynologue
Club Italie-France: Affaires Internationales - Daisy Boscolo Marchi - Team
Interview réalisée par
Daisy Boscolo Marchi