Personalità - Club Italie France - Radu Mihaileanu

Radu Mihaileanu

Club Italie-France : Vous êtes aujourd’hui citoyen français et réalisateur confirmé, mais vous êtes né à Bucarest dans une famille juive, votre père, Mordechai Buchman, journaliste, a réussi à s’échapper d’un camp de concentration nazi pendant la guerre, changeant ensuite de nom pour éviter de souffrir. Discrimination sous le régime communiste en Roumanie. L’histoire de votre père, qui est essentiellement l’histoire d’une évasion des persécutions antisémites, a-t-elle inspiré votre célèbre film Train de vie ?

Radu Mihaileanu : Dans Train de vie il y a plus que son évasion. Mon père est né dans un petit village juif, ce qu’on appelle un shtetl, un peu semblable à celui de Train de vie. Son village du Nord de la Moldavie s’appelait Podul Iloaiei qui veut dire le pont de Iloaie, à 40 km de Iasi, la capitale de la Moldavie. A Iasi y a eu en juin 1941 un pogrome, et durant ce pogrome il y a eu un célèbre train de la mort (en vérité il y en a eu deux). C’est tout ça qui m’a inspiré Train de vie, c’est une réponse à ce train de la mort, j’ai répondu par un train de vie, une réponse à la tragédie, à l’ignominie d’un pogrome. En juin 1941 8 000 juifs sont morts à l’intérieur des deux trains parce qu’il n’avait même pas de destination finale, ils tournaient en rond. Ils roulaient jusqu’à ce que tout le monde meure dedans, de faim, de soif. Donc ma réponse à cette tragédie et à cette barbarie, au pogrome et au train de la mort, c’était Train de vie qui pour moi était une tragédie se servant de l’humour. Parce que, dans la tradition juive, l’humour est une autre forme de tragédie. Il y en a qui ont confondu humour et « se moquer de ». Je ne me suis jamais moqué de la Shoah. Comme vous l’avez dit, elle est profondément ancrée dans mes gènes, à travers mon père, à travers mes parents qui ont vécu tout ça. Ma mère a perdu son frère pendant le pogrome. Je ne me moque pas, je raconte avec un langage différent, le langage de la tragi-comédie. Donc voilà la source de Train de vie.

Club Italie-France : Vous êtes considéré comme l’un des rares réalisateurs à avoir réussi la tentative presque impossible de réaliser un beau film sur la Shoah, sans en avoir fait l’expérience directe, comme vous l’avez vécu avec l’extraordinaire succès de votre film sur un sujet aussi difficile que celui de la Shoah, l’Holocauste ?

Radu Mihaileanu : Je n’ai jamais osé tourner à l’intérieur d’un camp, figurer un camp. Je crois que c‘est très compliqué de tourner à l’intérieur d’un camp de concentration et surtout ce qu’on appelle un camp de la mort. Parce qu’il y a eu deux types de camps : le camp où mon père a été déporté, un camp de travail et les camps d’extermination, comme Auschwitz, Treblinka, et d’autres, des camps d’extermination avec des fours crématoires. A la fin de Train de vie où il y a une image à l’intérieur d’un camp d’extermination. Un cadre très serrée, car je me suis toujours interdit de tourner, d’illustrer un camp. Pas parce que ce serait interdit, c’est parce que c’est très compliqué d’illustrer un camp et ne pas tomber dans la facilité de dire « ce n’était que ça », « ce n’était que des gens qui se baladaient », « c’était des gens internés », parce que la Shoah c’est beaucoup du physique, c’est-à-dire l’extermination des juifs par des moyens industriels, ce qu’on a appelé la solution finale, toutes les expérimentations de Mengele sur les enfants, toute l’horreur, mais la Shoah c’est aussi une frontière métaphysique de la condition humaine, la question de la déshumanisation de l’être, l’annulation de toute humanité. Il y a eu d’autres génocides bien sûr, comme celui des Indiens d’Amérique, le rwandais, l’arménien, le cambodgien. La Shoah me semble particulière non seulement par le nombre de morts, 6 millions, par la volonté d’exterminer complètement un peuple, mais aussi par cet élément métaphysique. Cet élément est difficile à reproduire au cinéma. Il n’y en a qu’un qui a pas mal réussi. Le film s’appelle Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes. Il a réussi, me semble-t-il, parce qu’il a tourné tout en très grand plan, très serré, laissant beaucoup le son faire le travail. C’est le son, dans le hors champs qui suggère la folie, la métaphysique. Mon film Train de vie se situe, pour moi, à la périphérie de la Shoah, la Shoah demeurant tout le film hors cadre, tout en étant présente dans nos esprits.

Club Italie-France : En parlant de votre film, encore une question.  On y raconte l’histoire d’un groupe d’habitants d’un village juif qui, pour échapper aux camps d’extermination, organisent une évasion dans un train, se faisant passer pour des déportés, mais à la fin il s’avère que le narrateur de l’histoire, le protagoniste, est en réalité interné dans un camp d’extermination et que donc l’histoire était entièrement son histoire fictive. Je pensais que votre film signifiait que même face au sort le plus atroce, on pouvait continuer à rêver comme le protagoniste du film qui rêve de s’échapper. L’art peut-elle aussi servir à cela ?

Radu Mihaileanu : L’art sert à beaucoup de choses. Le personnage principal de Train de vie nous transmet l’idée que dans les situations les plus extrêmes l’être humain a encore la capacité de rêver. Tout le film conte le rêve du fou du village qui imagine avoir sauvé tout le monde alors que tout son village a été exterminé. C’est un film aussi sur la mémoire. S’en souvenir pour ne pas les tuer une seconde fois. La nature humaine fait qu’on a la capacité de rêver et la capacité d’espérer dans les pires situations, ce que Primo Levi dit et d’autres grands écrivains juifs qui ont été déportés : « Maintenant, il ne me reste plus que l’espoir. » L’art et la culture participent à la transgression de la réalité, améliorer une réalité qui nous semble hostile, imparfaite ou incomplète par rapport à notre capacité de rêver et d’imaginer. Donc parfois l’art sert à nous projeter vers des territoires plus larges, inconnus, plus merveilleux. Parfois l’art aide à ce qu’on atteigne ces territoires-là. L’art peut être prémonitoire et pousser l’être humain à accéder à ce monde meilleur qui en fait n’existe pas encore. Il aide à la compréhension du monde, de toutes ses nuances, etc. Je crois qu’un des rôles de la culture, de l’art c’est de pousser le spectateur, donc l’être humain, à se dire : « Je pourrais être plus grand que moi-même », « je pense être limité mais à  travers un objet artistique je peux m’imaginer grandir » Si l’art peut participer à ceci, cela serait merveilleux, surtout en ce moment.

Club Italie-France : En Europe, chaque État membre peut soutenir la production nationale de films et de musique sur la base du principe selon lequel « la promotion de la culture est l’une des fonctions principales de la communauté européenne ». On assiste aujourd’hui effectivement à une invasion de productions américaines aux budgets bien supérieurs à ceux alloués en Europe. Les pertes sont énormes, tant en termes d’audience que de recettes pour le cinéma européen. À quels risques l’industrie du cinéma est-elle aujourd’hui confrontée selon vous ?

Radu Mihaileanu : Il y a beaucoup de risques mais certains pays dont la France et l’Europe ont fondé les bases pour qu’on puisse « se défendre » et continuer à créer et à diffuser notre propre identité, à ne pas être esclaves juste de l’identité dominante des autres, que nous accueillons par ailleurs à bras ouverts. Parce que comme vous le dites, nous ne procédons à aucune censure, nous sommes ravis de recevoir les films américains, les plateformes américaines, bientôt chinoises. Nous sommes très curieux de l’identité et de l’imaginaire des autres. Mais effectivement il faut qu’on se protège aussi, qu’on ne soit pas envahis et piétinés, et qu’on soit en capacité d’exprimer aussi notre identité profonde, notre culture, notre imaginaire et notre point de vue différent sur le monde, sur nos sociétés. Pour cet objectif, toutes les batailles ne sont pas encore gagnées. On a gagné deux batailles très importantes : une qui s’appelle « La directive SMA (Services Médias Audiovisuels) » qui aujourd’hui impose à tout diffuseur dont les plateformes, un minimum de 30 % d’œuvres européennes dans leurs catalogues – ils ne peuvent plus nous envahir qu’avec des œuvres américaines -, et aussi des obligations d’investissement. Pour les obligations d’investissement chaque État membre a défini la hauteur du pourcentage. La France a imposé 20 % des recettes sur le territoire national qui doivent être investies dans les œuvres françaises et européennes. L’Allemagne tend aujourd’hui aussi vers les 20 %. L’Italie, je crois malheureusement, a imposé moins. L’Espagne et le Portugal ont imposé, je crois, 5 % et 1 %, quelque chose de dérisoire, c’est très triste, très dommage. Mais je crois qu’il faut qu’on impose toutes ces obligations, dans un esprit donnant-donnant. Vous venez chez nous chercher un marché, donc de l’argent, il n’y a pas de problème, le marché est ouvert, mais en échange de ce marché et de ces recettes, vous financez aussi l’expression du pays.

Il y a un autre problème qui surgit en ce moment et là-dessus je trouve que, pour l’instant, les européens ont été très faibles et surtout à cause de la France qui a trahi la culture. Il s’agit de l’intelligence artificielle. Il y a un texte qui sera proposé au vote au Parlement européen en avril. Il devait être proposé au mois de décembre, la France a activé son véto, afin de le modifier, ce qui fut le cas. Il y a eu renégociation. Suite à une forte pression de tous les acteurs européens de la culture (cinéma, littérature, arts plastiques, musique, photo, etc) le texte a été légèrement amélioré. Mais à mon goût, et aux goûts des artistes, d’une manière très insuffisante. Il y a deux ou trois problèmes qui demeurent : d’abord la question de la transparence. On risque que les grosses boîtes et comme par hasard américaines et demain chinoises – même s’il y a quelques français et européens qui essaient de surgir – vont accaparer gratuitement nos œuvres pour en fabriquer d’autres à travers ChatGPT et autres boîtes d’intelligence artificielle générative. Sur cette question – la transparence des données – on n’a pas encore un texte juridiquement suffisamment costaud même si la transparence a été énoncée, ainsi que le respect du droit d’auteur. Mais juridiquement on ne peut pas aller vérifier dans le détail ce qu’une entreprise d’intelligence artificielle a à l’intérieur de sa machine. Juridiquement, on n’a pas cette capacité. Comme on n’a pas la capacité de ce qu’on appelle le « opt-out », c’est-à-dire d’interdire que toute machine dans le monde utilise nos oeuvres si on ne donne pas notre accord. Le texte spécifie une capacité d’opt-out sauf que juridiquement on n’a pas le moyen de dire : « Je l’interdis dans le monde entier, cette œuvre m’appartient, il est exclu que vous entrainiez vos machines avec. Si on avait cette capacité juridique on pourrait soit refuser toute utilisation, soit négocier la valeur de l’utilisation d’une œuvre par une machines. Machines de l’IA qui engendrent des modèles économiques très puissants. » Donc ça juridiquement, aujourd’hui, est inopérable. Cela signifie que le texte fait semblant de vouloir nous satisfaire mais qu’en fait juridiquement il ne nous satisfait pas puisqu’aucun outil ne pourra aller devant un tribunal et affirmer : « J’interdis que mon œuvre soit utilisée à l’intérieur de la machine et je n’ai aucun outil pour vérifier que mon œuvre existe ou pas à l’intérieur de la machine. » Ceci nous inquiète beaucoup. Aujourd’hui, dans la grande bataille des nouvelles technologies, la question est si l’intelligence artificielle demeure un outil et non pas un maître. Je ne souhaite pas qu’une machine me dise que ce que je dois penser. Si l’être humain demeure le maître et la machine un outil au service de l’humain et de l’humanité, il n’y a aucun problème. Nous, artistes, adorons et utilisons tous les jours l’intelligence artificielle — moi je l’utilise pour des effets spéciaux, pour le son, pour plein de choses. J’en suis le maître, même lorsque je me trompe. Elle accomplit mes désirs, le fruit de mon imagination. En demeurant le maître de l’outil la démocratie sera sauvée et toutes les opinions diverses pourront survivre. Un autre élément important : on sait que dans la lutte aujourd’hui, industrielle, les américains possèdent les tuyaux mais que les contenus les plus intéressants sont en Europe. Donc si aujourd’hui on permet à ce que les contenus européens soient piratés gratuitement, les américains auront gagné sur toute la ligne. Parce qu’ils vont prendre les contenus européens intéressants gratuitement, ils auront les tuyaux et les machines plus forts que les nôtres, donc on aura tout perdu. C’est là où je pense que, pour l’instant, on est stupides et qu’il ne faut absolument pas brader notre richesse.

Club Italie-France : Vous avez déjà travaillé en Italie avec le réalisateur Marco Ferreri. Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le cinéma italien ?

Radu Mihaileanu :  Il y a malheureusement deux périodes. Il y a eu le cinéma italien avant les années 1980, même 1990, quand l’Italie finançait des grands auteurs et il y a eu l’explosion des télévisions libres comme en France et comme partout. La France a régulé, l’Italie ne l’a pas fait. De ce fait, tout d’un coup, l’un des meilleurs cinéma du monde s’est écroulé, par manque de financement. On a condamné une immense génération de cinéastes : Fellini, Ferreri, Taviani, Scola, etc. Terrible, c’était l’un des plus grands cinéma et cinématographies. A l’époque c’était aussi un virage technologique comme aujourd’hui avec les plateformes numériques et la diffusion des films en non-linéaire. A cette époque, la France a su prendre ce virage-là. Malheureusement pendant un moment le cinéma italien, tout en gardant un, deux, trois réalisatrices et réalisateurs importants, ne nous offrait plus la même opulence avec des cinéastes et des films adulés dans le monde entier. Ces dernières années il y a eu une petite reprise avec un grand cinéaste et chef de file qui est Paolo Sorrentino. Mais ce n’est pas suffisant par rapport à un pays aussi sublime avec une tradition cinématographique aussi riche. C’est dommage que le cinéma italien n’ait pas la capacité financière de revenir à cette force. Cinecittà, le temple du cinéma, s’est écroulée. Maintenant il paraît que ça reprend un tout petit peu. Mais je pense que l’Italie doit réguler, doit avoir une pensée vraiment dans l’intérêt général et dans l’intérêt de la culture. Nous sommes en contact. Moi je suis vice-président de l’ARP, j’ai été président pendant longtemps et je suis très lié à l’ANAC, à Cento Autori, WGI, etc. On essaie de s’entraider. Je sais que c’est beaucoup plus complexe en Italie mais il faut qu’on s’aide et que l’Italie régule et gagne des moyens qu’elle mérite. Les américains doivent contribuer à financer les films italiens. De même les télés italiennes, toutes, pas que la RAI, doivent contribuer d’une manière importante à financer les films italiens. Il faut aussi sauvegarder autant de salles de cinéma possible, parce qu’il y en a plein qui ont fermé, des salles sublimissimes. Il y a une salle que je crois existe toujours, à Piazza Navona, une salle historique, formidable. Mais globalement, il faut avoir une politique culturelle forte. En France l’éducation au cinéma de la jeunesse, commence à l’école. C’est un programme du Centre national de cinéma : « lycée au cinéma » et « collège au cinéma ». Pourquoi nous obtenons entre 180 millions et 213 millions de tickets vendus par an en  France? Parce qu’on éduque la jeunesse au cinéma. Et ça c’est indispensable aujourd’hui avec la puissance de la télévision et des plateformes. Il faut qu’on les éduque à aller en salle, même si le prix du billet est cher. Il y a plein de réflexions mais il ne faut pas abandonner la salle.

Club Italie-France : Le monde occidental et en particulier le monde juif a été choqué par le pogrom du 7 octobre, en le comparant aux pogroms qui ont éclaté dans l’Allemagne nazie dans les années 1930. Que pensez-vous de cette comparaison ? Et comment jugez-vous cette explosion d’antisémitisme qui se manifeste par une haine contre l’État d’Israël ?

Radu Mihaileanu : Il y a plusieurs questions. Première question : le 7 octobre pour moi, et je l’ai écrit je crois le lendemain, est un pogrome. Ce n’est pas un acte terroriste. Il faut vraiment être très attentifs aux mots et sur la signification des mots. Un acte terroriste, c’est effectivement un acte de résistance du faible contre le fort, donc une bombe dans un autobus, une bombe dans un supermarché. Je ne dis pas que je l’accepte parce que ça dépend aussi des circonstances, mais un acte terroriste est un acte de résistance. Un pogrome c’est un acte de haine contre un peuple, pas contre un gouvernement, pas contre la politique d’un État, c’est un acte de haine contre un peuple  puisqu’ils sont allés d’une manière programmée, avec des gens qui filmaient et qui photographiaient, pour ouvrir le ventre d’une femme enceinte, pour sortir le bébé, lui couper la tête, enlever les yeux du père devant les autres enfants, mettre un bébé dans un four. Tous ces actes-là ne sont pas des actes de résistance. Ce ne sont pas des résistants contre un régime ou contre une politique. C’est de la barbarie pure. C’est de l’inhumanité. En juin 1941 à Iasi, lors du pogrome vécu par mes parents, ils ne sont pas allés aussi loin. Je ne dis pas qu’ils étaient tendres puisqu’ils tuaient à bout portant des enfants, des femmes, des vieux, aussi par haine des juifs, mais ils n’ont jamais ouvert le ventre d’une mère. Le 7 octobre je trouve que ça a été pire. Je ne compare pas à l’échelle de toute la Shoah. Mais quand même 1400 morts, des jeunes dans une fête, des femmes violées et dont on a coupé le sexe. Et puis, une autre barbarie s’est ajouté à la barbarie : des gens qui en doutent. Affirmant que tout était faux, que les images n’étaient pas vraies. Alors que c’est le Hamas lui-même qui a filmé et photographie pour horrifier Israël et le monde. Il y a eu,  en France, quarante minutes de ces images projetées à l’Assemblée nationale, tout de suite après. Donc on ne peut pas dire que c’est l’IA qui a fabriqué des images puisque ça a été projeté très vite après, et, encore une fois, ce sont eux qui les ont filmées et qui s’en sont vantés.

Ensuite, il y a deux problèmes détachés de ça. Un : qu’est-ce qu’un État normal peut avoir comme réaction à ça ? Il y a eu une prise d’otages, de 240 personnes, dont des bébés, pour la première fois je crois dans l’histoire de l’humanité. Pour faire quoi ? Comment les nourrir ? S’ils tombent malades, comment les soigner ? Quand on prend des bébés en otage et des personnes très âgées, on sait qu’ils ont besoin de médicaments, de soins. Alors, que peut faire un État normal ? Supposons que ce n’est pas Israël. Supposons que c’est l’Italie, la France. Lorsqu’on prend 240 personnes en otage avec toutes ces diversifications-là, des gens violés, quel est le choix de cet État-là. Il peut juste dire : « On ne vous attaque pas, parlons-nous, voyons-nous, faisons un petit dîner et peut-être qu’au bout d’un moment on va trouver une solution. » Un état n’a pas beaucoup d’autres choix que d’aller les chercher, d’une part, et que d’essayer d’éliminer le groupuscule qui, tout le temps, régulièrement, crée ces atrocités-là. Cela ne veut pas dire que je soutiens Netanyahou. Parce que Netanyahou fait beaucoup de mal en ce moment à Israël et aux juifs du monde entier. Mais je ne tiens pas Netanyahou comme seul responsable de l’antisémitisme qui a été déclenché contre des juifs dans le monde entier. Cet antisémitisme est un vieux virus qui s’est réveillé et qui a peu à voir avec le soutien aux Palestiniens. Quelle relation entre un juif de France, d’Italie, d’Angleterre et des États-Unis, de profs universitaires des États-Unis qui sont tabassés parce qu’ils sont juifs, parce que l’État d’Israël et Netanyahou ont décidé d’agir d’une certaine manière ? Quelle est la faute de ces gens-là ? Quelle est la faute de mes enfants qui disent : « Mais comment on va faire papa ? Est-ce qu’on va se faire tabasser ? » Est-ce que nos petits-enfants et enfants, qu’on emmène à la crèche, à l’école, risquent quelque chose alors qu’on est à des milliers de kilomètres de cet événement ? J’espère que tout ça va s’arrêter au plus vite, que les otages vont être libérés, que les hostilités vont être arrêtées, que le Hamas va être jugé. On ne peut pas réclamer l’arrêt des hostilités sans réclamer en même temps la libération des otages, et le jugement devant une Cour internationale de Hamas pour cause de pogrom. Il n’est pas entendable : « Vous avez créé un acte ignoble et vous n’êtes pas punis, vous n’êtes pas jugés. » Ce n’est pas possible. Donc une Cour internationale qui juge à la Haye ou je ne sais pas où, qui juge cet acte-là. Et ensuite espérons que Netanyahou soit jugé aussi, qu’une Commission d’enquête soit crée. Et ça c’est possible car Israël est un état démocratique. Ce n’est pas possible dans d’autres états de la région. Il n’y aura jamais une Commission d’enquête contre d’autres dirigeants des pays de la région. En Israël, c’est possible et je l’espère au plus vite pour que Netanyahou soit jugé et qu’il aille aussi en prison pour avoir commis des actes pas uniquement contre les Palestiniens. Il a commis peut-être des actes volontaires contre son propre peuple, ces actes, s’ils s’avèrent, doivent faire surface. Et pour finir, le plus important, j’espère qu’il y aura deux états avec deux peuples qui vivront heureux l’un à côté de l’autre. Mais il y a des étapes et pour que ces étapes-là soient franchies, on doit empêcher l’action des états qui se sont jurés la disparition du peuple juif et d’Israël. On parle surtout d’un état voisin qui agit de la sorte : l’Iran. La paix sera impossible si l’Iran continue à alimenter la haine et l’horreur. Je crois qu’il a été  complice du pogrome du 7 octobre. Tant que le régime des Mollahs demeure au pouvoir, la paix me semble impossible. De surcroit, ce régime est le premier ennemi de son propre peuple. Comment aider les Iraniens à se libérer eux-mêmes de ce gouvernement-là, de ce régime-là ? Eux libres, cela va peut-être pacifier la région. Voilà une partie des nuances. C’est terrible lorsqu’on simplifie tout. Quand on dit juste « libération des otages », ce n’est pas suffisant. Quand on dit juste « arrêter les hostilités pour effectivement sauver le peuple palestinien » qui en souffre, ce n’est pas suffisant. Ne pas rappeler que le peuple palestinien  est aussi victime du Hamas c’est réducteur.

Club Italie-France : Vos critiques à l’égard de l’intelligence artificielle reflètent les inquiétudes de millions de personnes à travers le monde. Et pas seulement dans le domaine artistique mais aussi dans le domaine économique. Par un jeu de mots, il s’agit d’un “film déjà vu” où les acteurs, toujours les mêmes, décident de ce que sera l’avenir (et surtout de leurs gains). Aujourd’hui, tout le monde le sait : les nouvelles technologies ont détruit des secteurs industriels entiers, créant du chômage et de la pauvreté, plus que les emplois créés. Quel ’est votre sentiment ?

Radu Mihaileanu : Voici mon sentiment : je ne suis pas contre le progrès. Le progrès est souvent bénéfique à l’évolution de l’humanité, et on ne peut pas l’arrêter. L’IA est bénéfique : dans la médecine, dans la science, dans plein de domaines. Donc je ne suis pas contre l’intelligence artificielle. Je l’utilise. Je suis contre l’intelligence artificielle qui essaie de prendre la place de l’être humain, l’outil qui revendique la place de son maître. L’être humain a inventé des outils depuis ses débuts, pour l’agriculture, pour la chasse, pour se protéger contre les éléments, etc. Ca c’est normal. Maintenant, ce qu’on a à chaque fois accompli : on a encadré l’outil, on a encadré son utilité, on a défini ce qui est bon pour l’humain et l’humanité et ce qui n’était pas bon pour l’humain et l’humanité, ce qui était interdit. Avec un couteau on peut couper les légumes mais on n’a pas le droit de percer le corps d’un autre humain. Donc pareil, l’intelligence artificielle est formidable pour le bien-être de l’humain et de l’humanité. Mais il faut l’encadrer pour affirmer « ces utilisations-ci ne sont pas admises. » Et en ce moment il y a un danger pour la civilisation humaine, parce que l’intelligence artificielle pourrait réfléchir et agir à la place de l’homme. Autre danger. Une intelligence artificielle ne peut que reproduire ce qui a déjà été réalisé, pensé, elle ne peut pas inventer quoi que ce soit. Elle ne peut pas inventer le cubisme, la nouvelle vague, la musique dodécaphonique, rien. Elle ne fait que remixer ce qui a déjà été réalisé et pensé avec une capacité de calcul extraordinaire. Elle va collecter dans le monde entier 50 milliards de données. Mais elle ne crée pas de l’avenir, elle fait que faire stagner la pensée, elle fait stagner la civilisation. On risque de créer une civilisation du passé amorphe, où il n’y aura pas d’invention. Mais comme économiquement ces réalisations de l’IA vont être moins chères, on peut choisir d’abîmer la civilisation et l’innovation de l’esprit en reproduisant des schémas du passé et des pensées du passé, à l’infini. La jeunesse se retrouvera abîmée. Effectivement au bout d’un moment, il faut se poser aussi la question de l’emploi, qu’est-ce qu’on fait avec des êtres humains, qui n’auront plus d’emploi à l’avenir. De quoi vont-ils se nourrir ? Comment occuperont-ils leur temps ? Une autre question : est-ce que l’intelligence artificielle peut être un maitre à penser ? Un autre grand danger : la sécurité. Il y a énormément de manipulations possibles. On le voit déjà aujourd’hui dans les conflits. On ne sait plus ce qui est vrai, ce qui est faux et ça influence les masses. Ça va influencer les votes, la démocratie, etc. Par exemple, dans le cinéma il y a eu la grève de la SAG (le syndicat des acteurs américains) où il y a une problématique très importante qui est facile à interdire. Aujourd’hui l’intelligence artificielle peut reproduire et faire un film inedit, par exemple, avec Marcello Mastroianni jeune. Il n’y a aucun problème, on lui fait faire ce qu’on veut avec son visage et sa voix de l’âge de 30 ou 40 ans. Mais Marcello Mastroianni n’aura jamais lu le scénario, peut-être il aurait été complètement en désaccord avec les idées du scénario et les idées du personnage. Il n’aurait jamais accepté de le faire. Mais aujourd’hui, si des héritiers acceptent le principe en échange d’une somme d’argent, l’acteur déjà décédé ne peut pas s’y opposer. C’est de la manipulation d’image et de l’esprit, c’est très dangereux. Mais c’est facile d’encadrer, de dire : « Ça, c’est interdit, c’est interdit de manipuler des êtres humains à qui on fait dire ceci, cela, choses qu’ils n’ont jamais dites, de manipuler des images de guerre, de propager des fakes ». Parce que sinon, ça va être un enfer pour la démocratie. Il se peut que durant des élections on puisse faire dire à quelqu’un pour lequel on veut voter n’importe quoi, en essayant de nous faire changer d’avis.

Aujourd’hui, il y a un documentaire qui est en train de se fabriquer sur Édith Piaf. Ils ont eu la bonne idée d’ajouter en off avec la vraie voix d’Édith Piaf (fabriquée par l’IA) des paroles qu’elle n’a jamais prononcées. Donc ils vont certifier quelque chose qui n’a jamais existé en disant : « Mais si elle l’a pensé, elle l’aurait dit à quelqu’un. » Sauf qu’elle ne l’a jamais dit. Dans l’Histoire, ça va rester : « Elle l’a bien dit, puisqu’il y a sa voix. » Voilà, il y a tous ces dangers-là à éviter et c’est facile de réguler et de créer des sanctions pour non-respect. On a inventé la voiture, c’est formidable, mais on a inventé aussi le feu rouge, la limitation de vitesse, etc. Donc il n’y a pas de problème.

Club Italie-France : quels seront vos prochains projets ?

Radu Mihaileanu : Je vais vous frustrer un peu, pardon. C’est une superstition : je ne parle jamais des projets qui ne sont pas finis. Parce que ça peut soit porter malheur et ça peut ne jamais voir le jour, l’art est une science inexacte. Aussi, c’est trop tôt de parler d’un projet avant de vivre l’aventure de sa création, et d’aller jusqu’au bout. Souvent, sur la route de l’accomplissement d’un projet, on découvre plein d’autres aspects qu’on n’a pas imaginés auparavant. Donc affirmer aujourd’hui des choses, ce serait être très incomplet alors que lorsque ce sera fini, là je pourrai mieux en parler, j’aurais appris des choses sur la route.

REPRODUCTION RÉSERVÉE ©

Interviews du

1 Mars

Informations

réalisateur
Radu Mihaileanu, réalisateur d'origine roumaine, a connu un succès international avec des films salués par la critique et le public. Son influence dans le monde du cinéma a également été reconnue par sa participation en tant que président de jury dans plusieurs festivals de cinéma.
Club Italie-France: Affaires Internationales - Tiziana Della Rocca - Team
Interview réalisée par
Tiziana Della Rocca