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Gaetano Pesce


Gaetano Pesce est l’un des designers les plus importants au monde. Artiste aux multiples facettes, il est à la fois architecte, designer, peintre, sculpteur et philosophe. Révolutionnaire, il n’est conforme à aucun mouvement en particulier. Ses projets primés comprennent le prestigieux Prix Chrysler pour l’innovation et le design en 1993, Architektur et Wohnen Designer of the Year en 2006 et le Lawrence J. Israel Prize au Fashion Institute of Technology à New York en 2009.

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Gaetano Pesce


Club Italie-France : Vous avez étudié à Venise. Votre création « Il Remo piegato » est-elle un hommage à cette ville ? D’où vient l’idée, qu’est-ce que cette création signifie pour vous ?

Gaetano Pesce : « Il Remo piegato » concerne un problème des villes historiques où la vraie vie de chaque jour a cédé la place à l’artificiel du tourisme. La rame, qui poussait autrefois une gondole de transport nécessaire, pousse maintenant ce véhicule pour le plaisir non essentiel des visiteurs. C’est pourquoi la rame s’est pliée et est devenue un pot de fleurs. C’est un exemple de ma conception, qui raconte généralement une histoire qui vient commenter une réalité précise.

Club Italie-France : Vous affirmez souvent qu’il n’y a pas de différence entre l’art et le design. Pourquoi pensez-vous que ces deux concepts restent séparés ?

Gaetano Pesce : Depuis plus de cinquante ans avec mon travail, j’essaie de faire accepter aux gens qu’il n’y a pas de différence entre les expressions artistiques, et aujourd’hui je crois que j’ai atteint l’objectif dans certains pays, en particulier en Europe. Si quelqu’un continue à raisonner de la manière traditionnelle, c’est-à-dire avec l’idée de la séparation des expressions artistiques, son exemple est un exemple de pensée réactionnaire et conservatrice, qui n’accepte pas les qualités de l’avenir et se tient proche des valeurs du passé.

Club Italie-France : Vous avez été l’un des premiers à fabriquer intentionnellement des objets « imparfaits ». Le design était-il un moyen pour vous de résister et de communiquer des messages forts à niveau sociologique et politique ?

Gaetano Pesce : Je ne suis pas l’un des premiers, mais le premier à avoir poussé le Design à une double fonction, pratique et sémantique. L’art du passé, il convient de le rappeler, a toujours été une double expression de fonction: le portrait devait ressembler à une œuvre d’art, le paysage devait identifier une ville que certains n’avaient jamais visité, le Jugement universel de la Chapelle Sixtine de Michel-Ange a servi à rappeler à ceux qui ne respectaient pas les lois de l’Église qu’il y a l’enfer. Ce sont quelques exemples de la praticité de l’œuvre d’art, qui sont flanquées de significations profondes, qui deviennent la culture. Ce qui m’a été expliqué m’a donné et me donne l’occasion d’exprimer avec un objet de positions politiques, religieuses, philosophiques ou sociologiques.

Club Italie-France : Tout le monde se souvient de votre création « La Mamma » (1969), ce fauteuil généreusement incurvé attaché à un ballon, dénonçant le sort des femmes dans le monde. Conçu un an après les événements de 1968, il a peut-être été la base de votre succès. Comment le sort des femmes a-t-il changé depuis ? Peut-on vous appeler un designer féministe ?

Gaetano Pesce : Si vous voulez, vous pouvez m’appeler designer féministe, mais je dirais qu’il vaudrait mieux me définir comme une personne civilisée qui reconnaît le respect des femmes, pour le travail qu’elles font, et la place qu’elles méritent dans la gestion du monde. Le fauteuil que j’ai fait il y a plus de cinquante ans en parlait exactement de ceci : la femme est prisonnière des préjugés de l’homme et de ses peurs. Il est honteux que, dans certains pays, cet être extraordinaire soit privé des droits garantis à l’individu masculin. Mon fauteuil parlait d’une femme avec la balle dans le pied, la figure du prisonnier: cinquante ans et plus se sont écoulés, mais la réalité dramatique des femmes ne s’est malheureusement pas améliorée.

Club Italia-France : Quels souvenirs gardez-vous du design italien des années 1960 ? Rappelez-vous que le Salon du meuble de Milan est né en 1961 …

Gaetano Pesce : Ce dont je me souviens des années 1960, c’est une énergie très forte en Italie pour le Design, une nouvelle forme d’expression. Les créateurs italiens préféraient être des designers plutôt que des artistes traditionnels. Je me souviens des grands créateurs comme Nizzoli, Zanuso, les frères Castiglioni, Magistretti, Carlo Scarpa, Albini, Enzo Mari, Mario Bellini et bien d’autres. Le design n’est pas né en Italie mais en Angleterre, où il a maintenu dès le début une conception rigide : la forme suit la fonction, la bonne utilisation des matériaux, etc. En Italie, il s’enrichit plus tard de poésie et de fantaisie et, grâce au mouvement futuriste italien, il comprend que le monde de la production est au centre de la réalité culturelle du XXe siècle. Ainsi, le design italien devient un protagoniste de la culture, et le seul non-italien qui a pleinement compris le potentiel du design a été Duchamp, qui a généré une forte controverse et le scandale dans les galeries parisiennes, présentant des objets industriels. Aujourd’hui encore, les jeunes designers du monde entier, ne trouvant pas d’industriels dans leurs pays qui comprennent leurs projets, vont en Italie où ils rencontrent des entrepreneurs ouverts à l’innovation.

Club Italia-France : Comment le design a-t-il changé au fil des années en Italie et dans le monde ? Y a-t-il un designer de la nouvelle génération que vous appréciés particulièrement ? Quelles devraient être les caractéristiques d’un designer avant-gardiste?

Gaetano Pesce : Le design a un peu changé en ce moment et il y a un moment de stagnation académique : on pense plus à l’argent qu’au progrès de cette discipline. Je ne me souviens pas de noms de nouveaux designers, mais je suis sûr qu’il y en a. Je dirais que la caractéristique d’un projet tourné vers l’avenir et d’un design ainsi conçu, doit être la curiosité.

Club Italie-France : Vous avez choisi de vivre à New York, pourquoi ce choix ? Est-ce une ville qui peut inspirer d’une manière particulière du point de vue du design et de l’architecture?

Gaetano Pesce : Je vis à New York depuis 40 ans. J’ai habité à Paris pendant 14 ans. J’ai choisi New York parce ça me semblait être la capitale du monde, où les valeurs changent avant d’autres endroits. Je ne l’ai pas choisi pour le design ou l’architecture, qui dans cette ville sont presque inexistants. Je pense qu’il n’y a qu’une seule œuvre d’architecture dans cette ville et c’est le Musée Guggenheim par Frank Lloyd Wright. Les autres sont des bâtiments frigides, sans contenu, la forme urbaine et la décoration prévalent. Je vis dans cette ville pour son énergie, pour l’existence de ses minorités qui maintiennent leurs cultures, parce que malgré tout, c’est encore un lieu de pionniers, qui viennent ici parce qu’ils ont des choses à dire et à réaliser. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, mais je n’ai pas trouvé un endroit équivalent à New York et avec la même énergie. 

Club Italie-France : Vous avez exporté le design italien dans le monde. Comment voyez-vous l’école italienne aujourd’hui? L’Italie reste-t-elle encore reconnue dans le monde en termes de design et d’architecture ou a-t-elle perdu sa position qui l’a vu parmi les leaders du secteur ?

Gaetano Pesce : Je pense que l’Italie, les industriels et les créateurs italiens n’investissent pas assez dans des projets pour l’avenir, dans des recherches qui affirment de nouvelles valeurs et qui, en fin de compte, conservent le prestige du design italien. Cette ressource extraordinaire et importante de l’Italie, ainsi que la mode et la nourriture, me semble ne pas être considérée dans le respect qu’elle mérite. Les grandes entreprises qui ont fait l’excellent design italien investissent moins dans la recherche et, compte tenu des moments difficiles, se soucient davantage des gains. J’espère que ce moment stagnant passera bientôt. 

Club Italie-France : Vous êtes particulièrement apprécié en France. Quelle est votre relation avec la France ? Aimeriez-vous faire des projets dans ce pays? Y a-t-il des designers français que vous aimez particulièrement ?

Gaetano Pesce : Comme je l’ai dit, j’ai vécu en France pendant 14 ans et je dois dire que le premier pays à apprécier mon travail était la France. Je me souviens qu’à l’âge de 28 ans, avec la mère de mes enfants, nous avons visité le Musée des Arts Décoratifs de la rue de Rivoli, au Palais du Louvre. Ici, nous avons rencontré un jeune curateur, François Barré, qui nous a reçus dans son bureau. Je lui ai raconté ce que je faisais. À un moment donné, François a demandé à être absent, et quand il est revenu après 10 minutes, il était heureux de me demander si j’étais intéressé à faire une exposition dans ce musée dans les trois prochains mois. Je n’ai jamais rencontré un curateur aussi vite et pris des décisions aussi rapides. C’était la France dans les années 1960. Donc, dans ce pays, il y a d’innombrables projets que j’aimerais faire et je suis ouvert à toute proposition, et j’espère que quelque chose va se passer.

Club Italie-France : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Gaetano Pesce : Mes plans pour l’avenir sont de donner forme à un design méconnaissable, sur lequel je travaille depuis quelques années. Dans le passé, la langue d’un artiste pouvait durer toute sa vie parce que les valeurs de cette réalité changeaient lentement. Aujourd’hui, ces mêmes valeurs changent de façon vertigineuse, apparaissent et disparaissent, se contredisent et, par conséquent, le langage d’un créateur ne peut pas durer et être cohérent s’il commente et suit la réalité. Il change donc de façon incohérente, devenant méconnaissable. C’est ce que notre temps nous demande, et que notre travail doit nous satisfaire.

written byDaisy Boscolo Marchi
Daisy Boscolo Marchi

14 septembre 2020

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