Sandro Gozi
Interviews

Sandro Gozi

Président de l’Union des fédéralistes européens

Sandro Gozi préside l’Union des fédéralistes européens, mouvement consacré à la promotion d’une Europe démocratique et fédérale.

En 1999, il fait partie du cabinet de Romano Prodi, président de la Commission européenne. En 2006, il est nommé conseiller aux Affaires européennes du Président du Conseil des ministres italien et organise les célébrations pour le 50e anniversaire des traités de Rome. Il est secrétaire d'État auprès du président du Conseil des ministres, chargé des Affaires européennes, de 2014 à 2018. En 2018, il est nommé président de l'Union des fédéralistes européens. Entré en politique en France, il est élu en 2019 député européen sur la liste française de La République en marche.


Club Italia-France : Vous êtes un exemple typique du “citoyen européen”. L’Italie est votre pays de naissance, la France est votre pays d’adoption. Quelles sont les ressemblances les plus étroites entre nos deux pays et quelles sont les différences les plus importantes ?

Sandro Gozi : Dotés d’un patrimoine commun fait d’histoire, d’art, de littérature, de gastronomie, d’architecture, de mémoire, de valeurs et bien d’autres choses, nos deux pays partagent bien plus qu’une frontière commune. Influencés par une culture méditerranéenne, leur Histoire a toujours été liée au fil des siècles. En mai dernier, à la suite des tensions qui ont éclaté, j’ai d’ailleurs signé une lettre ouverte destinée à Emmanuel Macron et Sergio Mattarella pour rappeler à quel point nos deux pays étaient liés. De plus, il s’agit de deux pays fondateurs de l’Union européenne. Je peux tout à fait dire que je me sens « à la maison » aussi bien au sud qu’au nord des Alpes.

Evidemment des différences existent. Mais c’est précisément cela que nous avons voulu construire ensemble : une Europe unie dans la diversité. Comme dans tous les rapports humains, nous avons pu avoir des problèmes de communication. Mais souvent, cela se réduit à des différences dans notre façon d’exprimer nos idées ou nos intérêts. A chaque fois, nous avons surmonté ces difficultés à travers un effort d’écoute et de compréhension. C’est pour cela que le dialogue entre nos deux pays doit sans cesse être renforcé afin d’assurer une coopération saine et durable.

« La solidarité européenne est bien présente et elle s’exprime à travers d’actions très concrètes qui touchent la vie quotidienne des Européens. »

Club Italia-France : Au début de la crise du coronavirus, l’Union européenne semble en sommeil. De nombreux Italiens se sont sentis abandonnés et trahis, en particulier par la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, et la présidente de la BCE, Christine Lagarde. Par la suite, l’Union européenne a certainement essayé de corriger la fusillade. L’Union européenne est née en 1993, avec le traité de Maastricht. Est-il possible qu’après 27 ans, face à une pandémie, les décisions soient aussi lentes ? Les Italiens, qui n’ont déjà guère confiance dans l’Union européenne ces derniers temps, pourront-ils reprendre confiance dans l’UE ?

Sandro Gozi : Vous avez tout à fait raison de souligner que face à une crise de cette ampleur, les citoyens attendent de l’Europe une réaction forte et rapide. C’est tout à fait légitime ! Cette crise nous démontre que face à un événement transnational, les citoyens se tournent naturellement vers les institutions européennes. Nombreux sont les cris que nous avons entendus pour plus d’Europe. Malheureusement, dans un premier temps, l’Europe n’a pas été au rendez-vous : nous avons offert à nos citoyens un spectacle de désunion, en affichant nos différences, au lieu de nous concentrer sur nos intérêts communs.

Pourtant, aujourd’hui, force est de constater que l’Europe a réagi. N’ayant pas de compétence propre en matière de santé, elle a toutefois débloqué plus de 1700 milliards d’euros pour que ses Etats-membres puissent faire face à la crise du coronavirus. Actuellement l’Europe fait des achats conjoints de matériel médical ; elle soutient la recherche d’un vaccin avec la mobilisation de 140 millions d’euros ; elle coordonne les efforts pour permettre aux citoyens européens en déplacement bloqués hors de l’Union de rentrer chez eux ; elle facilite la circulation au sein de l’UE ; elle a affecté 37 milliards d’euros du budget européen au titre de la politique de cohésion pour soutenir nos régions ; elle soutient les entreprises et les travailleurs en assouplissant les règles en manière d’aides d’Etat et suspendre le Pacte de stabilité.

Au Parlement européen, nous avons voté une résolution ambitieuse avec un plan de relance qui prévoit en outre la création de Recovery Bonds (Obligations européennes de la relance) pour faire repartir l’économie des pays les plus touchés. Aujourd’hui, à l’heure des discussions sur le déconfinement, l’Europe plaide pour des actions les plus coordonnées possibles afin de permettre la reprise économique tout en évitant de redonner au COVID-19 une chance de se propager à nouveau trop rapidement.

L’Europe agit et prouve chaque jour qu’une solidarité européenne est bien possible. Sans solidarité européenne forte dans les domaines sanitaire et économique, un pays seul ne peut pas surmonter le choc d’une telle crise. Cette solidarité européenne est bien présente et elle s’exprime à travers d’actions très concrètes qui touchent la vie quotidienne des Européens. Certains pays accueillent les malades de leurs voisins, d’autres donnent du matériel médical (3 millions de masques ont été offerts à l’Italie par ses voisins par exemple).

Mais il y a bien une leçon que nous devons finir par apprendre : tant que la gestion de crises au niveau européen passera, au moins dans un premier temps, par le Conseil européen, nous serons voués à réagir tard et au prix de polémiques stériles, de débats stéréotypés et de coups d’éclat inutiles, comme cela a été le cas à nouveau au début de cette crise. Nous devons donner à nos Institutions communes la capacité de prendre le leadership dans la gestion des crises futures.

Club Italia-France : Beaucoup ont critiqué l’Union européenne pour son “impréparation” au virus. Mais l’Union européenne n’a aucune compétence en matière de santé. Ce n’est pas la première fois que l’UE est critiquée pour des questions qui ne relèvent pas de sa compétence (un autre exemple est la défense). La pandémie sera-t-elle l’occasion de revoir les compétences qui vous ont été attribuées ?

Sandro Gozi : Effectivement, la pandémie a permis de montrer à tout un chacun que l’Union européenne doit avoir la capacité d’agir vite et mieux si d’autres crises venaient à surgir. Avec mes collègues de la délégation Renaissance, nous plaidons pour que l’Europe puisse se doter de compétences en matière de santé car, comme nous l’avons vu, les maladies ne s’arrêtent pas aux frontières. Au début de cette crise nous avons pu constater un manque flagrant de coordination entre les Etats membres de l’UE et leur incapacité à s’approvisionner et à investir suffisamment dans la recherche. Une Union européenne de la santé pourrait renforcer les actions entreprises par les Etats membres là où ils n’ont pas ou peu de prise. La création de stocks stratégiques de matériel sanitaire et d’un consortium pharmaceutique européen pour la recherche d’un vaccin contre le COVID19 sont de très bons exemples de ce à quoi l’Europe de la santé devrait ressembler.

L’Union européenne, qui jusqu’ici était limitée à une association utilitaire d’Etats, doit devenir une vraie communauté de destin, fondée sur la solidarité entre ses citoyens !

Club Italia-France : Si la Commission et la Banque centrale européenne ont prouvé par la suite leur volonté d’agir pour les pays en difficulté à cause du coronavirus, les différents États membres n’ont pas fait preuve de la même sensibilité, surtout ceux du Nord. Les Pays-Bas sont le plus grand paradis fiscal d’Europe, l’Allemagne a depuis des années un excédent commercial supérieur au seuil indiqué par la Commission européenne comme un “signal d’alarme” pour signaler d’éventuels déséquilibres macroéconomiques. Peuvent-ils vraiment nous donner des leçons, et n’est-ce pas ce comportement qui alimente le populisme ?

Sandro Gozi : Effectivement, ce clivage a été douloureusement perçu par les citoyens européens les plus touchés par la crise du Covid-19. Les divisions entre le nord et le sud de l’Europe et entre l’est et l’ouest sont particulièrement dangereuses pour l’Europe. Il n’y aurait pas dû y avoir de telles tensions entre Etats membres pendant une période aussi critique et nous aurions dû, dès le départ être un brillant exemple de solidarité. A cause de ces tristes démonstrations, un eurobaromètre du 20 avril a montré que 43% des citoyens croient que l’Europe sortira affaiblie de cette crise. Nous avons le devoir d’inverser la situation et de souligner que même si ce n’était pas dans ses prérogatives propres, l’Europe a su agir. L’Union européenne, qui jusqu’ici était limitée à une association utilitaire d’Etats, doit devenir une vraie communauté de destin, fondée sur la solidarité entre ses citoyens !

Club Italia-France : L’Eurogroupe a approuvé le nouveau feu ESM, tandis que les coronabonds ont été mis de côté. Vous, du groupe Renew Europe, avez proposé les cautions de recouvrement. De quoi s’agit-il et comment interviendraient-ils en ce qui concerne le MES ?

Sandro Gozi : Renew Europe propose de créer des Recovery Bonds, ou en français, des Obligations européennes de la relance. Il s’agirait d’un instrument qui permettrait à l’Union européenne de lever des fonds en forme de dette européenne, afin d’investir dans l’économie européenne et l’aider à se relever après le confinement. Cet instrument est devenu indispensable aujourd’hui, vu qu’une bonne partie de pays européens ont atteint leur plafond d’endettement et seraient incapables d’injecter le capital nécessaire dans l’économie afin de la faire repartir et éviter la destruction d’emplois. Nous proposons que ces Recovery Bonds soient garantis par le budget européen, avec les ressources existantes et de nouvelles ressources qui devraient être créées. D’autres proposent qu’elles soient garanties par le fonds du MES, ou encore par des garanties des budgets des Etats membres. Peut-être devra-t-on mettre en place une combinaison des trois.

Là où les eurobonds dont on a aussi beaucoup parlé visent à mutualiser l’ancienne dette des Etats, les Recovery Bonds ont pour but de mutualiser les nouveaux investissements nécessaires pour relancer l’économie en Europe. C’est une différence fondamentale, car on ne demande pas aux Allemands ou aux Néerlandais de payer pour une mauvaise gestion des autres pays, mais de rejoindre l’effort collectif pour reconstruire notre économie à tous.

D’autre part, les coronabonds avaient été proposés avec une portée très limitée, qui visait exclusivement à soutenir le sur-effort de nos systèmes de santé pour faire face à l’afflux de patients. A la place de créer de la dette européenne pour cela, l’Eurogroupe a préféré que cette aide soit apportée à travers les fonds du MES, sans conditionnalité supplémentaire. Ainsi soit-il ! Mais aujourd’hui, alors que l’épidémie est en recul, nous devons donner la priorité à la reprise économique et la préservation des emplois des Européens.

« Les élections européennes se jouent trop souvent sur le terrain de sujets nationaux, et on se pose trop peu souvent la question de l’intérêt collectif des Européens. » 

Club Italia-France : Lorsque vous avez postulé en France pour devenir membre du Parlement européen, votre choix a certainement été au centre de l’attention. Ce qui est assez surprenant, étant donné que depuis 1979, les citoyens européens ont le droit d’être élus dans un autre pays. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix ? Des listes transnationales comme Renaissance pourraient-elles être un nouveau moyen de relancer l’Union européenne ?

Sandro Gozi : Mon choix n’est pas passé inaperçu, c’est certain. Je suis persuadé que pour faire naître chez les Européens un réel sentiment d’appartenance à une communauté européenne, nous ne pouvons pas continuer à concevoir les élections européennes en clef nationale. Les élections européennes se jouent trop souvent sur le terrain de sujets nationaux, et on se pose trop peu souvent la question de l’intérêt collectif des Européens. Si la politique, c’est prendre des décisions pour le bien commun, il devrait en être de même pour l’Union européenne. Pour moi, l’inclusion de candidats d’autres pays dans les lites est un élément essentiel pour l’européanisation des élections européennes, car cela permet d’apporter la perspective des autres Européens au débat.

La crise que nous traversons a montré que nous n’étions pas encore capables de nous accorder rapidement sur les mesures à prendre. L’Eurobaromètre du 20 avril montre que les Italiens considèrent que la première priorité pour l’UE devrait être d’améliorer la coopération entre les Etats membres. Ça doit nous pousser à en tirer les leçons qui s’imposent.

Pour que l’Europe parle d’une seule voix et puisse réagir à temps lorsque cela est nécessaire, la démocratie européenne doit être capable d’identifier l’intérêt commun des Européens. Et cela ne sera possible tant que la politique européenne restera la somme des politiques nationales. La démocratie européenne sera transnationale, ou elle ne sera pas. Depuis des années on parle d’identité européenne. Et il est grand temps de donner une forme à cette identité dans nos institutions. L’objectif ultime est celui de créer des partis européens transnationaux, qui défendront des valeurs et des idées communes. Incarner ce changement est pour moi une grande fierté.

Club Italia-France : Le 27 février, Emmanuel Macron est à Naples pour relancer le Traité du Quirinal et renforcer les liens diplomatiques avec l’Italie. Quels sont les domaines concrets de coopération bilatérale sur lesquels l’Italie et la France devraient travailler davantage au cours des dix prochaines années ?

Sandro Gozi : Si, tout à fait, c’est pourquoi j’ai participé très tôt aux travaux sur le traité du Quirinal qui bénéficierait à la France, à l’Italie mais aussi à toute l’Europe puisque souvent, le binôme exclusivement franco-allemand alimente des tensions fortes dans les autres Etats membres. L’Europe doit évoluer et permettre à tous ceux qui en sont les acteurs d’y participer pleinement s’ils respectent les principes fondamentaux sur lesquels notre Union repose. L’objectif de ce traité est de donner un cadre favorable pour rendre plus systématique la coopération entre nos deux pays. Nos deux pays sont liés par beaucoup plus que ce que l’on croit et nous devons aller encore plus loin dans l’amitié franco-italienne et notamment dans la coopération industrielle et culturelle. Le couple franco-allemand ne peut être exclusif et doit s’élargir pour une Europe plus efficace et plus solidaire.

Cette crise est d’ailleurs un exemple de ce que la coopération entre la France et l’Italie, mais aussi d’autres pays comme l’Espagne, peut apporter à l’Union européenne. Nous avons brisé beaucoup de tabous, notamment celui de la solidarité entre pays européens ou de la dette européenne, grâce à une action concertée fondée sur des intérêts communs à nos pays.

« Mon ambition est de rester un défenseur féroce de l’amitié franco-italienne au sein de l’Union européenne. »

Club Italia-France : Quels sont vos prochains projets franco-italiens ? Sur le plan politique, restez-vous lié à la gauche italienne de Renzi et espérez-vous avoir de nouveaux postes à l’avenir ?

Mon ambition est de rester un défenseur féroce de l’amitié franco-italienne au sein de l’Union européenne. Je suis toujours lié à la politique mise en place par Matteo Renzi qui me semble en parfaite adéquation avec l’idée que je me fais de ce que la politique devrait être : un projet ambitieux, progressiste et profondément europhile. C’est pourquoi je continue à soutenir et défendre les projets d’En marche en France et de Italia Viva en Italie.

Je suis très heureux de représenter les citoyens européens au Parlement européen. De nombreux grands projets s’ouvrent à nous : la création de listes transnationales, la Conférence sur l’avenir de l’Europe, la préservation de notre marché unique et le développement du marché numérique européen…Je me dédie donc à 100% à cette tâche que je prends très au sérieux.

written byDaisy Boscolo Marchi
Daisy Boscolo Marchi

1 mai 2020

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