Personnalités

Yves Coppens

Paléontologue, Paléoanthropologue, Académicien

Yves Coppens est né en 1934, à Vannes en Bretagne. Il a suivi des cours de physique, chimie, géologie, zoologie, botanique à l’université de Rennes et a obtenu un doctorat en paléontologie à l’université de Paris-Sorbonne. Sa carrière, qui a débutée en 1956, a eu lieu au sein de différentes institutions Paris d’abord au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), puis au Musée d’histoire naturelle (où il a été nommé à la chaire d’anthropologie biologique). Il a été élu président de la chaire d’anthropologie du Musée National d’Histoire Naturelle en 1980 et titulaire de la chaire de paléoanthropologie et de préhistoire au Collège de France en 1983.

Il est membre de nombreuses institutions scientifiques à travers le monde : l’Académie des Sciences, l’Académie Française de Médecine, l’Académie Royale des Sciences de Grande Bretagne, l’Académie des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, l’Académie Royale de Médecine de Belgique, l’Académie Européenne, l’Académie Nationale des Sciences à Rome, le Royal Anthropological Institute de Grande-Bretagne et Irlande, la Société Royale de l’Afrique du Sud, et a une chaire de professeur à l’Université de Recife (Brésil). Yves Coppens a également reçu de nombreux prix scientifiques en France et dans d’autres pays, et a reçu des doctorats honorifiques de l’Université de Chicago, Bologne, Liège, Mons et citoyennetés honorifiques de 29 villes en France et au Maroc. Son nom a été donné à un astéroïde, ainsi qu’à de nombreuses institutions, universités, collèges, écoles, bibliothèques, laboratoires, promotions universitaires, rues. Et il est aussi « Grand Officier de la Légion d’Honneur de France, Grand Officier du Mérite, Commandant des Palmes Académiques, Commandant des Arts et des Lettres, et Commandeur de l’Ordre du mérite de la Principauté de Monaco, et officier de l’Ordre National du Tchad. Yves Coppens est paléontologue. Il a organisé, dirigé ou coordonné de nombreuses expéditions en Afrique tropicale, en Asie, en Afrique du Nord et du Sud, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, ainsi que des fouilles en France et ailleurs. Il est auteur et co-auteur de plus de 1.000 articles scientifiques et livres.


Club Italie-France : Votre carrière académique a commencé à Paris. Une carrière importante qui l’a mené à explorer les quatre coins du monde. Quel est votre rapport avec Paris ? Que lui devez-vous ? Quelle est votre relation avec la ville dans laquelle vous avez étudié, et qui vous a permis de devenir le plus grand paléoanthropologue vivant?

Yves Coppens : J’aime beaucoup Paris, j’ai toujours eu vraiment envie d’y venir et revenir. Je suis né en Bretagne, mais mes parents très tôt m’ont emmené à Paris, bien avant mes 10 ans, et ensuite j’y suis retourné régulièrement pour des visites touristiques, culturelles, voir des amis. Je m’y suis fixé en 1956 quand j’ai obtenu un poste à la Sorbonne à 22 ans, tout en travaillant sur ma thèse, et je n’ai plus quitté Paris. J’ai été très souvent absent, en missions lointaines. J’ai vu Paris se transformer, quand on y vit, on ne perçoit pas bien la transformation, on la voit en y réfléchissant. J’ai connu le Paris assez caractéristique d’un accent parisien qui a disparu. Cet accent était fait de plus d’indigènes, et il était fait non pas de banlieues mais de faubourgs. L’accent du faubourg c’était tout un folklore avec l’accordéon qui l’accompagnait. On voit encore ça parfois au cinéma quand on représente un certain Paris, on y met de l’accordéon et des images d’un Paris un peu romantique et parfois un peu triste. J’ai vu Paris se transformer, on voit les quartiers bouger, se meubler d’un certain nombre de gens de certains pays. J’adore les gens de tous les coins du monde, et plus Paris est métissé et cosmopolite, plus Paris me plait. Je ne suis pas du tout nostalgique du Paris que j’ai connu. C’est une belle ville, bien tracée par Hausmann et j’imagine que si j’avais vécu à son époque je l’aurais certainement détesté car il a dû détruire quantité de restes patrimoniaux du Paris ancien, antique, médiéval et c’est affreux. Ceci dit aujourd’hui Paris est très bien tracé et ça lui donne un charme et une esthétique tout à fait particulière.

« L’homme est né en Afrique il y a environ trois millions d’années. Dans la lecture de l’ADN on retrouve des traces, des marques, des stigmates d’un certain nombre d’hybridations de  […] préhumains. Ce qui est étrange c’est que nous ne soyons plus qu’une seule espèce sur la terre après autant de biodiversité humaine. »

Club Italie-France : Les données dont nous disposons montrent que l’Homo Sapiens descend des hominidés africains et que par conséquent a lui aussi une origine africaine. L’Homo Sapiens a commencé à quitter l’Afrique pour aller n’importe où dans le monde, sans crainte de contamination et d’hybridation, qui ont certainement lieu. Pensez-vous que la contamination avec d’autres environnements, d’autres peuples, d’autres cultures est un instinct primordial de l’homme ? Pourquoi cette contamination semble-t-elle à présent dangereuse, voire nuisible?

Yves Coppens :  La paléontologie nous montre que l’homme est né en Afrique il y a environ trois millions d’années, que dès sa naissance il a été très mobile et a beaucoup bougé, il s’est déployé en Afrique et hors Afrique il y a deux millions et demi d’année. Imaginez cette première vague qui se déplace en fonction de la nourriture, de la nécessité et du plaisir de bouger, pour rechercher des conditions de vie meilleures, et de proche en proche il va couvrir toute la terre. L’homme moderne, l’Homo Sapiens, arrive en Afrique, et comme son prédécesseur, va élargir son territoire à toute l’Afrique, va passer en Eurasie probablement par le Sinaï parce que c’est le passage le plus simple et va rencontrer les descendants des premiers passés autour de 2 millions d’années, lui ne passe qu’autour de 100.000 ans, pour s’installer il ne va pas faire un cataclysme humain ou un génocide, et petit à petit pour une raison de suprématie sans doute – les enfants des homo sapiens avaient une croissance moins rapide et un temps plus long d’apprentissage – ce temps d’apprentissage donnait à l’homme moderne, à l’homo sapiens, une prévalence sur les autres humains. D’autre part il était peut-être aussi mieux armé et démographiquement plus important. Ceci a fait que petit à petit les espèces qu’il a rencontrées ont disparu. Il ne s’agit pas d’une extinction totale car aujourd’hui dans la lecture de l’ADN on retrouve des traces, des marques, des stigmates d’un certain nombre d’hybridations, avec le Neandertal d’une part et l’homme de Denisova d’autre part, avec surement des homos erectus d’ailleurs, mais il n’empêche que l’Homo Sapiens prévaut et au bout d’un certain temps se retrouve seul sur la terre.  Ce qui est étrange ce n’est pas du tout qu’il y ait eu ce grand nombre de population et d’espèces, c’est que nous ne soyons plus qu’une seule espèce sur la terre après autant de biodiversité humaine.

« Quand on étudie l’histoire de l’homme on se rend compte que la notion de race n’existe pas, on s’aperçoit d’abord que l’origine de l’homme est unique, l’origine de l’homme est d’ailleurs Africaine et que les […] changements de couleurs, de forme de nez, de forme des yeux, ne sont dus qu’à des histoires d’adaptation. »

Club Italie-France : En ce moment, en Europe, il y a un débat sur la défense de la soi-disant « race blanche » qui, selon certains politiciens, devrait être préservée de « l’invasion » des migrants. À cet égard, on ne peut s’empêcher de penser à Einstein, qui, fuyant la barbarie nazie, est arrivé à Ellis Island. Un employé lui a demandé, “Race ?” et la réponse d’Einstein a été “humaine”. Vous avez étudié les origines et la satire de l’homme, vous êtes-vous demandé si des catégories raciales existaient ou non ? Pensez-vous que le concept de race soit une invention humaine?

Yves Coppens : Le concept de race existe puisqu’il est appliqué à beaucoup de mammifères par exemple, on sait bien que le genre existe d’abord, c’est le genre humain en ce qui nous concerne, l’espèce existe ensuite, et l’espèce Sapiens en ce qui concerne l’homme est la sous-espèce, la catégorie suivante c’est l’homo Sapiens Sapiens. Quand on étudie l’histoire de l’homme on se rend compte que la notion de race n’existe pas, on s’aperçoit d’abord que l’origine de l’homme est unique, l’origine de l’homme est d’ailleurs Africaine, tropicale, et que les histoires de changement de couleurs, de forme de nez, de forme des yeux, ne sont dues qu’à des histoires d’adaptation. On voit très bien que les populations, par les lois de la biologie, qui quittent les régions tropicales et africaines pour se déployer sur le reste du monde, ces populations ont affaire à un ensoleillement de moins en moins fort, et pour que la vitamine D qui est la vitamine de croissance continue à se synthétiser dans leur corps, ils ont intérêt à perdre leur couleur. C’est pour ça que je dis de façon amusante que les blancs ne sont pas des blancs mais des décolorés, et que les noirs ne sont pas colorés mais des bronzés d’origine. Ceci est si vrai que le peuplement par exemple de l’Amérique est un peuplement beaucoup plus récent, environ 50.000 ans, ce peuplement a occupé toute l’Amérique du Nord au Sud ce qui est considérable et on le voit actuellement changer de couleur. La couleur des Amérindiens des grandes plaines d’Amérique du Nord et des grandes pampas de l’Amérique du Sud n’est pas la couleur des Amérindiens de la forêt amazonienne. De la même manière que l’on s’est décoloré en allant des tropiques vers les zones les plus septentrionales de la planète, les Amérindiens se sont colorés en fonction des environnements dans lesquels ils se trouvaient. Pour le nez c’est pareil, c’est une question de respiration : quand on est dans des pays très chauds il faut ouvrir largement le nez, et dans des pays froids il faut on contraire pincer le nez. Toutes ces adaptations sont tout à fait banales et classiques, et faciles à expliquer. De même que l’on protège les yeux en réduisant leur taille et en développant des bourrelets en dessous et au-dessus pour les réduire davantage et toutes ces différences que l’on considérait comme raciales sont en fait des différences biologiques normales. Et quand on a travaillé sur le tissu des hommes, et ensuite dans les cellules, puis encore sur plus petit comme l’ADN et les noyaux, on s’est aperçu qu’il y avait toutes les nuances, tous les intermédiaires du monde entre tous les hommes de la terre et qu’il était impossible de mettre des séparations. A une certaine époque on faisait des races et des sous-races. Je me rappelle, quand je suis arrivé à la sous-direction et ensuite à la direction du Musée de l’Homme en 1969,  qu’un des patrons du Musée était anthropologue et s’appelait Henri-Victor Vallois. Ce dernier avait écrit un petit ouvrage dans la collection française « Que sais-je » qui s’appelait « Les races humaines » et on voyait bien que ce malheureux anthropologue s’était torturé pour faire des tiroirs et des petits tiroirs parce que les naturalistes adorent mettre les choses en boite – c’est plus facile d’avoir des boites bien rangées les unes à côté des autres – mais en fait la biologie est plus poreuse et les histoires des boites raciales ça n’existe pas.

« L’environnement est essentiel. » « L’histoire de la vie est aléatoire. »

Club Italie-France : Vous avez étudié les corrélations entre l’évolution des hominidés et l’évolution des environnements. Vous avez affirmé que nous sommes passés du pré-humain à l’humain en raison du changement climatique important et du besoin d’adaptation que cela impliquait. Comment jugez-vous l’histoire humaine de ces dernières années? Comment nous sommes-nous adaptés aux changements, où avons-nous fait défaut?

Yves Coppens : L’environnement est essentiel dans l’histoire de la vie. Un être n’est vivant que dans la mesure où il est dans un environnement. C’est le couple être-environnement qui est la vie, on sait bien par exemple que lorsque l’on va dans l’espace il est nécessaire d’avoir des combinaisons compliquées , un gros scaphandre pour le fond de la mer ou le haut du ciel, car on n’a pas à ce moment l’atmosphère dont on a besoin, c’est à dire notre environnement habituel de vie. L’environnement est essentiel. L’histoire de la vie est aléatoire, les êtres vivants, lorsque les milieux changent, ne sont plus en équilibre dans le milieu qui a changé et donc doivent retrouver un équilibre pour survivre, et à ce moment-là, comme il se passe toujours des mutations aléatoires dans les êtres, l’être va, pour s’adapter au nouveau milieu,  se saisir d’une de ces mutations, ça ne va pas fonctionner, ça va être un échec, et puis finalement va tomber sur la « bonne » mutation adéquate qui va faire que cet être va devenir mieux adapté au milieu qui vient de changer qu’il ne l’était dans la période précédente.

Et c’est ainsi que de proche en proche, on change, on se transforme, ça s’appelait le transformisme dans le temps, on évolue – d’où le terme évolution désormais -, et que cette évolution est extrêmement soumise à l’environnement, même si elle est un peu bizarre dans sa réalisation – elle échange des gènes, des cellules, c’est compliqué l’évolution-. Il y  a même des coévolutions, des évolutions parallèles entre différents êtres qui s’utilisent mutuellement, par exemple les fleurs et les abeilles, donc l’évolution est compliquée, elle est toujours bricolée et toujours très soumise à l’environnement qui a le dernier mot, car sans adaptation à l’environnement il n’y a pas de survie. C’est pour ça que j’ai toujours accordé beaucoup d’importance à l’environnement, et ma formation universitaire européenne et ancienne a fait que j’ai fait beaucoup de géologie, de zoologie, de botanique et que je suis moins spécialisé que les collègues américains de génération plus récente. Et ça me donne l’avantage de mieux comprendre l’environnement au sens large du terme puisque j’ai à ma portée tous les climats de la terre par cette connaissance, ça me prive évidemment d’une analyse beaucoup plus détaillée, experte et précise dans l’examen de certains objets et fossiles, on ne peut pas être à la fois un homme de synthèse et un homme d’analyse, je suis plutôt homme de synthèse de par ma formation.

« Un mythe est un discours autour duquel se réunit une population, et l’objet de toutes les sociétés du monde a été de resserrer autour d’une idée de ce genre le plus de gens possible, le mieux et le plus longtemps possible »

Club Italie-France : L’Homo Sapiens avait, comme vous l’affirmez, une « capacité d’action, de réflexion, de pensée, d’expression artistique ». Vous faites référence aux gravures et aux célèbres peintures laissées sur les murs des grottes. Pensez-vous que cette capacité de réflexion, cette intelligence et cette capacité d’élaboration artistique, qui semblent exister du temps de nos ancêtres, est le ressort à travers lequel nous avons évolué et à travers lequel nous pouvons évoluer ? Comment voyez-vous l’évolution humaine de nos jours et dans le futur? Quels sont et seront les outils que l’homme utilisera pour évoluer?

Yves Coppens : L’évolution, telle qu’on la décrit, on n’a pas d’idées au départ. On fait de la préhistoire, de la paléontologie humaine, puis on rencontre des fossiles humains, des restes préhistoriques, des objets fabriqués par ces humains, donc on a accès à la fois au développement anatomique de ces hommes et puis en même temps leur développement cognitif, intellectuel et spirituel, de par les objets qu’ils nous ont laissés, ce n’est pas écrit dans les ossements, et de cette façon on suit une évolution dans la fabrication des outils, dans le petit équipement que fabrique l’homme préhistorique, et une évolution dans sa pensée, sa manière d’être et de concevoir le monde et ceci est tout à fait clair. Il y a véritablement une évolution, un progrès – en général on me le reproche quand je le dis et je trouve que ça ressemble quand même à ça – le niveau de conception spirituelle d’aujourd’hui est beaucoup plus raffinée que celle des premiers hommes. On sait tout ça à travers ce qu’ils nous laissent, au départ le traitement des morts un peu brutal en général, puis ensuite un peu plus raffiné où il y a des sépultures avec des soins apportés aux morts. Et puis aujourd’hui on voit que dans aucune société la mort ne fait partie de la vie.

La vie se termine par la mort. On essaie de la prolonger, de la repousser, de la supprimer, d’éviter de la faire s’arrêter, ce sont des subterfuges  et c’est amusant à suivre dans les différentes sociétés de la terre. De la même manière les objets qui ne servent « à rien » comme les objets qui servent à décorer le corps, à décorer les outils de la vie, ce sont des outils qui servent à quelque chose. Ces objets-là apparaissent aux alentours d’une centaine de milliers d’années d’après ce que l’on sait, 100.000 ans c’est l’apparition des objets pour orner le corps par exemple du genre collier, bracelet, etc. Sans doute tatouages aussi. Vers 50.000 ans on voit en effet apparaître des gravures et des peintures, cette fois l’homme s’exprime en faisant savoir qu’il sait. Je dis volontiers que l’animal sait, les préhumains savaient beaucoup de choses, mais à partir du moment où apparaît l’homme son développement cérébral fait qu’il a conscience qu’il sait, il anticipe, il fabrique des outils au lieu de se servir d’outils de manière immédiate il va fabriquer des outils pour des fonctions auxquelles il les destine dans l’avenir. Donc il anticipe les choses. Et à partir du moment où il se projette comme ça sur des objets ou sur des parois naturelles à l’air libre ou en grotte, non seulement il sait qu’il sait mais il le fait savoir. Et ce qu’il projette ce ne sont pas des petits dessins pour exercer sa plume, son silex, mais ce sont véritablement des mythes. Il inscrit des mythes d’origine, car un mythe est un discours autour duquel se réunit une population, et l’objet de toutes les sociétés du monde a été de resserrer autour d’une idée de ce genre le plus de gens possible, le mieux et le plus longtemps possible. Regarder par exemple ce mariage royal d’Angleterre avec beaucoup de faste d’ailleurs, je l’admire et je le trouve beau et en même temps très habile, c’est une manière de resserrer non seulement les populations anglaises et anglophones, mais aussi de resserrer les populations du Commonwealth, de l’ancien Empire Britannique d’une manière habile et beaucoup plus humaine et libre. Ce n’est pas une critique, au contraire, je trouve très bien et malin et c’est une façon de se retrouver autour d’une idée, d’une religion par exemple. C’est toujours la même manière, on fait une société, il faut que cette société tienne bon et sache résister face à l’agresseur éventuel, et pour que la société résiste bien il faut l’unir, réunir les gens autour d’une idée pour qu’elle aboutisse (comme les manifestations auxquelles nous assistons). Je me suis occupé de la grotte de Lascaux pendant sept ans, je m’intéresse bien sûr à toutes les grottes préhistoriques et gravures et peintures de la terre, et il est clair que pour Lascaux, il s’agit d’un discours, un très beau récit de mythes que des privilégiés devaient venir lire car il n’était pas possible de transporter la grotte à l’extérieur et ce récit paraît très intéressant et poétique. Ces jeunes gens probablement, qui passaient des classes d’âge, avaient certainement beaucoup de précision et répétaient ces mythes, ces populations Solutréennes et Magdaléniennes étaient très unies autour de ces sanctuaires  alors qu’elles étaient nomades. Ces gens bougeaient en fonction des saisons de cueillette ou de chasse mais se retrouvaient autour et dans les sanctuaires au moment de fêtes, raison pour laquelle le calendrier est semé de fêtes afin de ne pas perdre le contact entre eux. Depuis le début de l’humanité c’est comme ça, si on veut être fort il faut être ensemble.

« [Lucy] est un petit personnage qui a plu au public et qui a eu une réputation tout à fait surprenante. On a été surpris nous-mêmes de découvrir combien Lucy devenait célèbre. »

Club Italie-France : Vous avez découvert parmi d’autres choses le célèbre Australopithèque Lucy, un de nos pro géniteurs qui a plus de 3 millions d’années. Cette découverte a été exceptionnelle, parce qu’elle amenait l’homme à se demander qui il était et d’où il venait. Pensez-vous qu’il est important de comprendre, parmi les problèmes d’aujourd’hui et une sorte de crise de conscience et d’identité collective, cette identité qui rend les êtres humains tous semblables et tous conscients?

Yves Coppens : Lucy a été une découverte importante parce qu’au lieu de trouver un os de préhumain d’une espèce et puis un bout de mâchoire un peu plus loin d’un autre préhumain même si c’est de la même espèce, on a trouvé 52 ossements d’un même individu, ce qui permettait de connaître sa taille, d’ailleurs petite, son poids, ses articulations. Donc si on connaît les articulations, on connaît le mouvement des membres, donc un connaît un peu son comportement qui est en fonction des environnements, donc on connaît un peu mieux les environnements, tout s’enchaine. C’était un squelette moins incomplet que les autres car il y a 206 ossements par squelette, depuis on a trouvé des squelettes beaucoup plus complets d’ailleurs. C’était important car à l’époque c’était le plus vieux squelette préhumain découvert de 3 millions d’années, et puis c’est grâce à ce squelette que l’on s’est aperçu que ces préhumains étaient « intermédiaires » entre des préhumains, voire des primates antérieurs qui grimpaient, et les humains qui suivent et qui marchaient. Et ces préhumains comme Lucy grimpaient et marchaient et c’était tout à fait inattendu et inespéré quand on étudie l’évolution. Sa découverte avait été précédée par bien d’autres et le premier préhumain australopithèque a été découvert en 1924 en Afrique du Sud, donc on pressentait déjà que l’origine pouvait être dans le secteur des tropiques de l’Afrique. Après Lucy on a trouvé un squelette qui s’appelle Little Foot car on a trouvé le pied avant de trouver le reste, et on a trouvé ensuite des préhumains de 5, 6, 7 millions d’années. Lucy est restée un symbole de l’origine de l’homme. C’est un petit personnage qui a plu au public et qui a eu une réputation tout à fait surprenante. On a été surpris nous-mêmes de découvrir combien Lucy devenait célèbre.

« […]si on veut progresser il faut proposer des hypothèses et l’hypothèse ne peut naitre que de l’imaginaire, qui s’appuie sur des données. »

Club Italie-France : Einstein a dit qu’il n’y a pas de connaissance sans imagination, et vous invitez les scientifiques à avoir de l’imagination, à ne pas prendre les connaissances pour acquises. Pensez-vous que la capacité d’être visionnaire, sans pour autant abandonner la science, est une composante fondamentale du progrès humain de nos jours?

Yves Coppens : C’est une composante fondamentale de tous les progrès humains. Bien sûr la science a des règles, la science est froide d’abord, elle ne doit pas à priori rêver et doit se fixer aux faits, à la réalité. La science décrit le monde de la façon la plus stricte possible, la science s’efforce de comprendre comment fonctionne le monde, et là il y a déjà un peu plus d’imagination pour tester des hypothèses et puis au-delà de ça elle peut spéculer mais la spéculation ne fait pas partie de la recherche scientifique. Je partage un peu l’idée d’Einstein en ce sens que si on veut progresser il faut proposer des hypothèses et l’hypothèse ne peut naitre que de l’imaginaire, qui s’appuie sur des données. Ensuite l’aspect scientifique c’est de tester l’hypothèse, ça confirme ou infirme l’hypothèse. Si on confirme on fait d’autres hypothèses, etc. Mais là où je ne suis pas Einstein c’est quand il dit que l’imaginaire est plus important, l’imagination est très importante mais l’essentiel ce sont les données et la description de la réalité.

« […] il n’y a aucun indice que l’histoire de l’homme n’est terminée, aucun indice que l’Homo Sapiens n’aura pas de descendants d’autres espèces et qu’aucun indice que l’évolution est arrivée à son terme et que ça va s’arrêter là . »

Club Italie-France : Vous avez mentionné le Père jésuite Pierre Teilhard de Chardin, disant qu’il anticipait l’évolution de l’humanité avec ses réseaux modernes. Comme vous l’avez expliqué, les réseaux existent depuis le début des temps, l’homme a toujours été un être qui a besoin de se connecter. Internet crée une connexion et l’homme n’a plus besoin de se déplacer pour rencontrer ses semblables et explorer. Pensez-vous que la connexion d’aujourd’hui est un symptôme de modernité ou voyez-vous en elle une régression?

Yves Coppens : J’ai beaucoup aimé et lu Pierre Teilhard de Chardin sans l’avoir jamais rencontré malheureusement, il est mort en 1955. J’aimais sa pensée très claire et élégante, et c’est un vrai scientifique. Il a tenté ensuite de lier sa science et sa religion. J’ai essayé d’étudier son œuvre scientifique, ce sont 250-300 articles, il est rentré à l’Académie des Sciences mais pas au Collège de France. Ce que j’aime dans Pierre Teilhard de Chardin c’est d’abord sa connaissance scientifique qui lui permet justement d’imaginer et anticiper l’avenir, et qui fait de lui un être très clairvoyant. La manière dont il décrit l’évolution de l’homme et dont il anticipe l’avenir est surprenante. Quand il parle de noosphère (ndlr « sphère de la pensée humaine »), de nos échanges de pensées, de nos réseaux à travers le monde et des milliards de gens. J’ai participé à un film qui s’appelait l’Odyssée de l’espèce (2003) et les producteurs ont atteint environ 300 millions de spectateurs. Quand on voit aujourd’hui les évènements importants, match, cérémonie, ça se chiffre par milliards, c’est étonnant. Et quand, ne connaissant rien à cela, Teilhard a proposé cette notion de noosphère, c’est l’image de la terre qui est la première sphère, le globe, et puis autour de cette sphère il y a l’atmosphère, et dans l’atmosphère surgit la noosphère, c’est à dire la sphère de pensée qui interfère et change en permanence à travers toute la terre qui n’est pas immense, donc d’autant plus facile et qui interfère aussi avec l’extérieur de la terre, s’il y avait des gens sur la lune ou sur Mars on pourrait communiquer, donc ça ne se limite pas à la terre. Je ne suis pas d’accord sur tout et en particulier sur sa volonté de faire coïncider sa religion et la science, sur sa conception de point où se réunit l’homme, comme si l’homme était terminé, que tout se termine un point qui est le Christ, il n’y a aucun indice que l’histoire de l’homme n’est terminée, aucun indice que l’Homo Sapiens n’aura pas de descendants d’autres espèces et qu’aucun indice que l’évolution est arrivée à son terme et que ça va s’arrêter là.

« On ne comprend mieux aujourd’hui et demain qu’en ne connaissant hier ». « La science a toujours deux facettes, une facette merveilleuse et une terrible […]. »

Club Italie-France : À propos des réseaux, un instrument très utilisé par les jeunes. Les jeunes semblent être projetés vers l’avenir, tout ce qui parle de l’avenir, de l’innovation, du progrès. À votre avis est-il important que les enfants aujourd’hui connaissent l’histoire, qu’ils semblent avoir oubliée?

Yves Coppens : Bien sûr ! On ne comprend mieux aujourd’hui et demain qu’en ne connaissant hier. Il y a un très joli proverbe Africain, Sénégalais, et qui dit « Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. », ce qui arrive à certaines sociétés, ce qui montre combien la connaissance du passé, des origines, de l’histoire est importante. Et il tout à fait clair pour moi que la paléontologie en aboutissant à un calendrier est arrivée à comprendre le temps, à dater les découvertes et son histoire, c’est une vraie histoire car les évènements sont dans l’ordre du temps et cette épaisseur du temps a été une conquête étonnante de cette science et dans la mentalité humaine, ça a fait mieux saisir qui était l’homme et ce qu’il représentait exactement, mettre l’homme à sa place dans l’histoire, du ciel, de la terre, de la vie.

Au fur et à mesure des développements technologiques, la jeunesse peut se priver de certaines études puisqu’elles sont déjà réalisées et automatisées dans certains instruments, ça leur fait gagner du temps et ça leur permet d’apprendre autre chose, d’avancer plus loin dans certaines autres directions et j’ai grande confiance dans la jeunesse et dans l’avenir. Ces jeunes sont tout à fait enthousiastes, bons, intéressés par des quantités de choses, bien meilleurs ingénieurs ou mathématiciens que nous l’étions et en ce sens ont accès à beaucoup plus de choses et je vois très bien l’humanité qui se développe dans la bonne direction. A toute époque il se passe des choses, il vrai que la manipulation génétique n’est pas anodine, le traitement des molécules et des atomes peut conduire à des catastrophes, j’ai vécu aux cotés de l’Homo Erectus et j’ai vu quelques jeunes Homo Erectus inventer le feu et l’humanité de l’époque a hurlé en disant « qu’est-ce cette découverte stupide ? Ils vont mettre le feu à la terre entière ! » , le feu au départ a été très mal reçu et interprété, ça peut conduire à des incendies mais la terre n’a pas brulé en totalité, donc soyons vigilant en ce qui concerne les découvertes, la science a toujours deux facettes, une facette merveilleuse et une terrible, par exemple comme l’énergie nucléaire formidable pour la masse d’énergie qu’elle peut produire et extraordinaires pour toutes les pratiques médicales qui utilisent la radioactivité et elle est terrible si on songe aux bombes qu’elle peut fabriquer, il y a toujours les deux aspects.

« Je crois que l’homme est apparu, comme tous les êtres vivants, pour s’adapter à un changement climatique. » « […] je crois que la spiritualité est née en même temps que toutes les caractéristiques du genre humain. »

Club Italie-France : “L’homme est irrémédiablement symbolique”. Vous expliquez ainsi une sorte d’instinct religieux présent depuis les origines de l’homme. Existe-t-il des symboles auxquels nous devons faire attention aujourd’hui, des symboles qui peuvent influer négativement ou positivement la société ?

Yves Coppens : Je crois que l’homme est apparu, comme tous les êtres vivants, pour s’adapter à un changement climatique. Ce changement climatique a été, sous les tropiques de l’Afrique, un assèchement du climat. Pour s’adapter à ce changement il y a eu une sélection naturelle d’un certain nombre de mutations et cette sélection a fait que l’homme a bénéficié d’une cage thoracique différente pour mieux respirer dans un climat plus sec, ça a conduit à l’émergence de la parole, du langage articulé, il s’est adapté à une alimentation omnivore tout simplement parce qu’il n’y avait plus assez de végétaux et ça a conduit à l’obtention de protéines animales pour le développement nerveux , et au développement du cerveau pour songer à de meilleures stratégies pour éviter de se faire croquer par les prédateurs. Ce développement du cerveau a fait que le cerveau a passé un certain seuil de complexité. Le paléontologue a accès aux circonvolutions inscrites sur la face interne de la boite crânienne, il a accès à l’irrigation, au volume de l’encéphale. Cette augmentation du cerveau et de sa complexité a fait que l’homme est devenu intellectuel, spirituel, je crois que la spiritualité est née en même temps que toutes les caractéristiques du genre humain. Sur le plan théorique je pense que l’homme est spirituel dès qu’il est homme, il prend conscience des autres, de son environnement, de la mort. Ce degré de prise de conscience de la mort l’entraine à réfléchir à la limite de la vie, de la vie des autres qui lui sont proches et de sa propre vie et c’est un événement considérable. Les biologistes disent que la mort fait partie de la vie et je pense que le sacré nait de cela pour parer à cette crainte et il faut une protection, et ensuite l’organisation du sacré c’est la religion. Tout le reste s’ensuit. Le sacré c’est le symbole, j’avais fait une conférence à Milan que j’avais appelée « jamais d’hommes sans symboles, jamais de symboles sans hommes », je crois que c’est inhérent à la nature humaine, au développement du cerveau humain. Les gens qui se disent athées, leur athéisme est symbolique. Pour être athée on révèle l’aspect de la facette sacrée que l’on a en soi. L’homme a un cerveau un peu particulier par rapport aux autres êtres vivants, on me reproche souvent de mettre l’homme en haut de la pyramide des êtres vivants, la vie est apparue il y a 4 milliards d’années, l’homme il y a 3 millions d’années, donc on ne peut pas dire qu’il soit là tout de suite, il y a un certain ordre des choses. Dans la mesure où on ne prend pas comme base la marche à pied ou la classification de la manière de se gratter le dos, on prend comme base de classification la complexité de l’encéphale , l’homme est en tête. On saute moins bien qu’un singe mais on réfléchit mieux que les animaux.

«[…] Les fossiles sont remplis de mémoire » « Aujourd’hui je me ferais greffer une puce avec toute la connaissance du monde, à tout ce qui a été écrit et compris ».

Club Italie-France : Vous me faites penser à une des phrases d’Umberto Eco,  « Qui ne lit pas, à 70 ans il aura vécu une seule vie. Ceux qui lisent auront vécu 5000 ans. La lecture, c’est l’immortalité à l’envers », on maitrise sa propre histoire, le parcours de l’homme jusqu’à aujourd’hui.

Yves Coppens : Je pense quand on évoque la lecture, et en l’occurrence la lecture de ce que j’ai écrit, et la lecture que je pratique moi-même, et la lecture des objets, les fossiles et les dents de mammouth qui sont mon quotidien, on apprend à les lire et ces fossiles sont remplis de mémoire, et on s’efforce de trouver des méthodes de plus en plus raffinées pour apprendre à lire ces objets. Et cette lecture est aussi importante que la lecture de l’écriture qui n’a que 6.000 ans, ou 50.000 ans si l’on considère que les rupestres sont une écriture, ce que je crois. Le développement des technologies est aussi extrêmement intéressant. A la question qui m’a souvent été posée « si vous étiez sur une ile déserte quel livre prendriez-vous ? » je répondais presque toujours « Tristan et Yseult » mais cette question n’a plus de sens. Aujourd’hui je me ferais greffer une puce avec toute la connaissance du monde, à tout ce qui a été écrit et compris. Cette éternité n’a pas beaucoup de sens et on peut l’inverser comme on veut en fonction de toutes ses lectures et au lieu de devenir célèbre on renvoie la célébrité à tous les objets qui nous ont permis d’avoir la connaissance et la liberté.

written byChloé Payer
Chloé Payer

9 décembre 2019

advertising