Entrepreneurs



Jean-Pascal Hesse est un auteur et historien de formation. Il dirige depuis 25 ans la communication du groupe Pierre Cardin.

Entrepreneurs

Jean-Pascal Hesse

Né en 1963 à Salon-de-Provence, il réside à Paris et en Provence. Arrivé à Paris en 1992, il débute sa carrière professionnelle au service culturel de la Ville de Paris. Il est nommé en 1994, chargé de mission auprès de Jacques Chirac durant la campagne des présidentielles en tant que rédacteur du courrier politique du candidat. En 1995, il rencontre Pierre Cardin et dirige depuis les relations publiques et la communication du couturier, de l’Espace Cardin, du restaurant Maxim’s, du Palais Bulles et du festival d’art lyrique et de théâtre de Lacoste. Jean-Pascal Hesse est aussi auteur aux éditions Assouline de plusieurs ouvrages consacrés à la mode et à l’œuvre du couturier, à Maxim’s et au Palais Bulles.


Club Italie-France : Votre famille a connu l’exil, le déracinement, la douleur d’une traversée sans retour en Algérie. Pierre Cardin, né Pietro Costante Cardin en Italie, a lui aussi connu l’exode de l’Italie et une certaine forme de racisme. Quel est votre regard sur les mouvements migratoires et le défi posé à l’Europe ?

Jean-Pascale Hesse : Si les migrants internationaux ont été une chance pour notre pays et pour l’Europe, je pense que les flux migratoires doivent être aujourd’hui mieux contrôlés. L’expansion économique des pays européens et le vieillissement démographique ne permettent plus une immigration importante. En 50 ans, l’Europe qui était un foyer d’émigration est devenue ainsi une terre d’immigration sans se rendre compte des dangers liés à cette intensification. Il m’apparait aussi primordial aujourd’hui de réguler l’immigration afin de mieux appréhender par exemple la diversification ethnique et culturelle des nouveaux migrants.

Club Italie-France : Italien d’origine puis naturalisé français, quelle a été la place de l’Italie dans la vie de Pierre Cardin ?

Jean-Pascale Hesse : Pierre Cardin né en Italie en 1922 est arrivé en France à l’âge de 2 ans. S’il a été naturalisé français avec sa famille à son arrivée à Saint-Etienne, il s’est toujours senti italien et n’a jamais renié la terre de ses ancêtres au point de demander récemment au gouvernement italien de retrouver sa nationalité italienne… Ce qu’il a évidemment obtenu !

Aujourd’hui, il continue à parler italien avec ses proches. Il aime la cuisine italienne, la culture italienne et a même acheté à Venise le Palais de Casanova où il aime passer ses vacances en été… Il porte l’Italie dans son cœur pour toujours.

Club Italie-France : Pierre Cardin commence son apprentissage à l’âge de quatorze ans chez Bonpuis. Premier tailleur de la maison Christian Dior en 1946. Première collection en 1953 et membre de la Chambre syndicale de la couture. Parti de rien il a construit une marque solide connue dans le monde entier. Quelle a été sa recette du succès ?

Jean-Pascale Hesse : Pierre Cardin a toujours été animé d’une grande ambition tout au long de sa vie et a toujours manifesté un désir effréné de réussite et de conquête. Couturier visionnaire et homme d’affaire invétéré, sa vie est une success-story, sa recette du succès c’est le travail et aussi de n’avoir jamais douté de lui.

Son enfance difficile, son arrivée en France et l’image du stéréotype italien « mangeur de macaronis » lui a longtemps collé à la peau mais lui a donné aussi une force. Ces critiques peu valorisantes ont été un moteur… et son appétit féroce de réussite est sans aucun doute sa revanche sur sa vie de petit immigré italien.

Club Italie-France : Pierre Cardin a été l’inventeur de nouveaux business models dans la mode : il a été le premier couturier à l’origine du prêt à porter, à envisager de nouveaux modèles de distribution, à faire défiler des hommes lors des défilés de mode, à lancer le système de licences et à aller à l’étranger, comme par exemple le Japon en 1957. Premier couturier à avoir transformer son nom en marque internationale, Pierre Cardin est unique dans son mode de création et d’auto-promotion. Quels seraient les nouveaux business models à inventer pour être révolutionnaire aujourd’hui ?

Jean-Pascale Hesse : Pierre Cardin a été un précurseur dans bien des domaines. Il a été le premier à avoir eu l’idée de développer et de rendre accessible ses créations et de formaliser un système de licences qui a fait son renom et sa fortune. Aujourd’hui tout semble déjà avoir été pensé et fait dans ce domaine. Je crois que les nouveaux business models doivent surtout s’adapter à la révolution numérique qui a modifié le paysage économique de l’entreprise. L’entreprise doit être encore plus ouverte sur le monde, être à la recherche de l’innovation de demain et apprendre à se tourner vers les nouvelles technologies du futur.

Club Italie-France : L’empire Cardin compte des milliers d’actifs : couture, hôtellerie, restauration, production de spectacles, épicerie, plus de 600 licences (costumes pour homme, serviettes de bains, lunettes, parfums, montres, eau minérale) développées au cours d’une carrière de 70 ans. Une exception dans le monde de la mode et un modèle productif. Comment préserver la valeur de la marque et l’essence même de la créativité de Pierre Cardin ?

Jean-Pascale Hesse : La valeur de la marque Pierre Cardin repose sur son histoire et la personnalité même de son créateur. Ce qui différencie Pierre Cardin des autres couturiers c’est avant tout un style, une coupe, une ligne architecturale mais aussi un appétit féroce pour l’expérimentation. Celui ou celle qui le remplacera un jour devra continuer sur les chemins de cette créativité.

Club Italie-France : “J’invente pour une vie qui n’existe pas encore, le monde de demain.” Précurseur, Pierre Cardin a créé une mode intemporelle qui va bien au-delà du concept de saisons, que l’industrie essaie à présent de modifier. Couturier avant-garde, il a créé des formes épurées, géométriques, simples et structurées, le style Cardin. Quels sont les créateurs actuels qui s’inspirent ou se rapprochent le plus de cet esprit de création ?

Jean-Pascale Hesse : Le monde de la mode a beaucoup évolué ces dernières années. Les jeunes créateurs ont du mal aujourd’hui à se renouveler. Jean-Paul Gaultier reste un vrai créateur. Je sais que Pierre Cardin respecte aussi son travail. Des couturiers comme Courrèges et Paco Rabanne ont marqué eux aussi leur époque par leur mode futuriste, ils influencent toujours la jeune garde et ont été aussi de vrais créateurs avant-gardistes.

Club Italie-France : 70 ans de création, un empire, les plus grands musées du monde qui organisent des expositions sur les créations de mode et de design de Pierre Cardin, une centaine de Grands Prix internationaux tant dans le domaine de la couture, de l’art, du design que des affaires, Musée Pierre Cardin à Paris, il fait partie des cinq français les plus connus dans le monde. En 1992, il a été le premier couturier à être élu membre de l’Académie des beaux-arts. Vous avez célébré ses 70 ans de carrière dans une magnifique anthologie « Cardin ». Vous côtoyez Pierre Cardin depuis plus de 25 ans, quels sont vos souvenirs les plus marquants ?

Jean-Pascale Hesse : Je travaille pour Pierre Cardin depuis 25 ans. J’ai de nombreux souvenirs avec lui mais les plus importants à mes yeux sont mes voyages en Asie avec lui, notamment en Chine et au Japon. Certaines soirées chez Maxim’s, certains défilés que nous avons organisé ensemble me reviennent souvent en mémoire comme le dernier en date celui à l’Institut de France sous les lambris de l’Académie. J’ai beaucoup appris avec Pierre Cardin et notamment, que le présent se conjugue toujours au futur avec lui !

Club Italie-France : Depuis plus de 25 ans vous êtes Directeur de la communication du Groupe Pierre Cardin. Quel est le secret de votre longévité ? Comment avez-vous vu le monde de la mode évoluer ?

Jean-Pascale Hesse : Ma longévité chez Cardin est certainement due à la place que j’ai su garder auprès de lui et à cette distance prise avec les événements… J’ai vu la mode évoluer et s’adapter à son époque et au nouveau standard de beauté d’aujourd’hui. Elle a accompagné ces dernières années l’émancipation sociale des femmes et reste encore l’expression esthétique de notre époque. J’ai suivi cette évolution avec curiosité sans parfois la comprendre…

Club Italie-France : En Italie Giorgio Armani a créé une fondation pour assurer sa succession, Trussardi a été repris par le fonds italien QuattroR, Versace racheté par l’américain Michael Kors. Gucci, Valentino, Bottega Veneta, Fendi appartiennent à des sociétés étrangères. Pierre Cardin considère que son empire vaut 1 milliards d’euros. Quel avenir pour la succession du groupe ?

Jean-Pascale Hesse : La succession de Pierre Cardin n’est pas encore réglée à ce jour puisqu’il est encore vivant et toujours bien présent dans la société qu’il dirige. A 97 ans bientôt, il continue de veiller encore et toujours sur son empire. Je pense que l’envie de transmettre et de passer le relais de ses affaires à son neveu italien Rodrigo Basilicati se fera progressivement.

Club Italie-France : On connaît votre intérêt pour la culture. Délégué à la culture, organisateurs d’expositions et événements culturels, conseiller d’arrondissement chargé auprès du maire du XVIe des grands événements culturels, quelle est la place et l’importance de la culture dans notre société ?

Jean-Pascale Hesse : La culture c’est le meilleur moyen d’apprendre, de transmettre et de partager. Elle m’est utile car c’est un outil d’évasion fabuleux. En tant qu’élu, par exemple, j’ai toujours vu la culture comme un facteur d’attractivité, j’ai toujours aimé concevoir des expositions dans des lieux détournés de leur origine, c’était un pari risqué que j’ai souvent osé. La culture reste pour moi une source de plaisir qui nous appartient de défendre puisqu’elle améliore notre qualité de vie. Il faut toujours lui donner une place de choix dans nos vies puisque ne l’oublions pas, elle permet à l’homme de s’élever au-dessus de lui-même !

written byChloé Payer
Chloé Payer

11 janvier 2019

advertising