Personnalités

Michel Santi

Économiste

Michel Santi, économiste érudit, est un conseiller depuis 2005 de plusieurs banques centrales des quatre coins du monde et auteur de plusieurs ouvrages dont le célèbre “Splendeurs et misère du libéralisme” paru en 2012. Né à Beyrouth d’un diplomate français et naturalisé suisse en 1997, il a également vécu en Arabie Saoudite, Bahreïn et Turquie. Après avoir être diplômé d’HEC de Paris, il obtient un Master en droit économique à l’Université de Nice.

Personnage controversé, il décrit la crise de la zone euro comme “superflue et parfaitement évitable” par la BCE et prône pour un majeur investissement de la part de l’Etat au détriment de marches financières qui, selon lui, font perdre le rôle protecteur des pouvoirs publics en cas de crise. Ancien membre du World Economic Forum et de l’INFRI (Institut français des relations internationales), il est membre fondateur de l’ONG Finance Watch. En 2017, il est candidat à l’Académie Française.


« Lorsque l’euro a été créé, Francfort et M. Kohl à l’époque, ont refusé que la Banque Centrale Européenne soit un prêteur en dernier ressort. »

Club Italie-France : Vous avez affirmé que la BCE a joué un rôle crucial dans la crise de la zone euro car son intervention a été “tardive”. Quelle est donc la partie de responsabilité de l’Europe à l’égard de la crise économique qui accable surtout certains pays de la zone euro ?

Michel Santi : La responsabilité de la Banque Centrale Européenne et la responsabilité principalement de l’Allemagne, ont été de faire en sorte que lorsque l’euro a été lancé, a été d’accorder le privilège d’imprimer l’euro à la Banque Centrale Européenne. Ce qui est normal. La création de l’euro a été, le commencement de la crise de la dette souveraine, en Europe, autour des années 2009. Mais lorsque l’euro a été créé, Francfort et M. Kohl à l’époque, ont refusé que la Banque Centrale Européenne soit un prêteur en dernier ressort. Il fallait que chaque pays gère tout seul ces déficits et aille sur les marchés financiers pour pouvoir emprunter de l’argent. Si la banque centrale avait été derrière chaque pays européen individuellement pour lui garantir que de toute façon il y aurait les liquidités nécessaires, il n’y aurait pas eu la crise de la dette souveraine européenne.

Club Italie-France : Pourquoi la politique d’austérité prônée par l’Europe n’est pas suffisante à relancer la condition économique des pays européens ?

Michel Santi : La politique d’austérité a dû être mise en place pour une seule raison : pour satisfaire les marchés. A partir de l’instant où les taux d’intérêt sont montés de cette manière-là et cela alourdissait bien évidemment la charge de la dette. La seule manière de pouvoir baisser ces taux, de calmer un peu les investisseurs, c’était de leur dire « Ecoutez, regardez, nous allons mettre en place une politique, nous allons affamer notre population certes, mais grâce à cela, nous allons pouvoir baisser le niveau de notre dette. Les politiques d’austérité sont la seule manière de calmer l’investisseur international.

Club Italie-France : Est-ce qu’il faut plutôt penser à des solutions individuelles selon la situation de chaque pays dans la zone euro ?

Michel Santi : M. Macron, actuellement, est en train de pousser pour un genre d’Europe à deux vitesses. Il y aurait les pays du noyau comme un corps européen. Il y actuellement un phénomène de reprise économique en Europe depuis déjà plus d’un an, ce qui est une excellente chose. Il y a un phénomène de la reprise de croissance à niveau mondial, et l’Europe suit. L’Europe est une éternelle suiveuse. Quand les Etats-Unis éternuent, l’Europe a de la fièvre. Les dirigeants européens et nationaux ne vont plus être tellement sous l’urgence de prendre les mesures qui permettront de sauver l’Europe le jour où il y aura une prochaine crise. C’est cela ma principale crainte.

Club Italie-France : La position hégémonique et sévère de l’Allemagne est-elle le plus grand problème de la crise qui a affecté la Grèce et les autres pays européens ?

Michel Santi : Incontestablement. Mme Merkel est de plus en plus contestée dans son pays et elle a moins d’autorité, de prestige, à l’extérieur de son pays, dans l’Europe, mais incontestablement, l’Allemagne est un grand responsable. D’abord chronologiquement, parce que la banque européenne a été modelée sous le modèle de la Bundesbank allemande par M. Kohl, c’était la condition du deal qui avait été conclu avec M. François Mitterrand, terrorisé par la réunification allemande lors de la Chute du Mur de Berlin. Puis, la vraie responsabilité de la crise en 2009- 2010 a été le refus de payer des allemands pour les autres pays européens et dans des termes plus vulgaires, pour les cigales européennes. Mais quand un état des moins bien loti a des problèmes financiers dont de solvabilité, il ne va pas sur les marchés financiers pour emprunter de l’argent ! L’Allemagne vu les pays de l’Union Européenne s’enflammer, prendre littéralement feu. Vous pouvez le constater dans l’un de mes livres : le numéro deux des finances allemandes, en 2011 a dit « Ce n’est pas parce qu’on a les extincteurs qu’il faut les utiliser ». C’était proprement scandaleux. Et cette attitude allemande, que j’impute à leur haine de l’inflation, de leur méfiance envers les pays du Sud de l’Europe, n’a fait qu’aggraver et multiplier par cent la crise européenne.

Club Italie-France : Selon vous, c’est donc à cause de cette crise répandue et intransigeante, que les nationalismes européens sont de plus en plus de retour sur la scène?

Michel Santi : Oui, bien sûr, les nationalismes européens sont de retour sur la scène et n’ont pas vraiment disparu ; ils ont provoqué plusieurs guerres mondiales. Il y avait des dérapages de part et d’autre qui ont favorisé l’émergence des nationalismes, qui maintenant sont en train de se calmer à la faveur de la baisse de la crise et du retour de la confiance.

Club Italie-France : Si les salaires européens seront condamnés à baisser et les pays européens à subir de plus en plus l’agressivité de la politique allemande, est-ce que donc la sortie de la zone euro serait-elle inévitable?

Michel Santi : S’il y a une nouvelle crise européenne voire mondiale dans six mois, et que nous n’avons pas changé ce défaut structurel, je dirai même ce défaut congénital de l’euro, parce qu’il a été créé ainsi, attendons-nous effectivement à des regains de crise y compris en Europe, et ce peut-être sans retour! Quand les Etats-Unis s’enrhument, c’est l’Europe attrape qui la fièvre, rappelez-vous. La chute va être encore plus violente. Si les européens n’ont pas changé cette structuration de l’euro, il y a à craindre effectivement cette fois-ci un nouvel épisode, sans retour, de crise européenne.

Club Italie-France : Comment cela se fait-il que ces d’autres pays d’Europe, comme la France et l’Italie ne font pas une politique commune sachant qu’ils souffrent des mêmes maux ? La classe dirigeante allemande aurait-elle été plus maligne en ayant une vision plus grande des problèmes, ou nos classes dirigeantes communes n’auraient pas été suffisamment à la hauteur du défi ?

Michel Santi : Premièrement, je plaide depuis plusieurs années pour l’Union des pays du Sud de l’Europe. Maintenant, il y a une autre question, encore plus fondamentale. J’ai été reçu il y a trois semaines par le président Giscard D’Estaing, et nous avons discuté de l’Europe. Et nous sommes tombés tous les deux d’accord sur ce point-là, et il m’a dit : « Il n’y a plus de dirigeant maintenant avec une vision historique ». Il faut voir où l’on veut aller et se donner les moyens d’y aller…Mais effectivement, c’est cela qui manque à l’Europe aujourd’hui : c’est une ou deux personnes de pays différents qui donnent le cap.

« Le Brexit pourrait être une impulsion qui manquait à l’Union Européenne. »

Club Italie-France : Concernant le Brexit, pensez-vous que les anglais se sont rendus compte qu’ils manquaient de cette force, de cette vitalité que vous venez d’énoncer ? Ou jugez-vous qu’ils aient mal calculé leur sortie ?

Michel Santi : Les britanniques ne se sont jamais sentis européens, vous le savez. Ils ont toujours tout fait pour tout saboter. Leur vision de l’Europe a toujours été basée uniquement sur celle du commerce, une Europe mercantile. A savoir M. Cameron, qui a fait un calcul qui concerne sa carrière personnelle et qui maintenant rejaillit sur tout un pays et qui tente tant bien que mal de sortir de ce guêpier avec une fierté nationale, le méritant entièrement. Cela va leur coûter cher d’être sortis de l’Union Européenne. Cela pourrait même être une impulsion qui manquait à l’Union Européenne.

Club Italie-France : La nouvelle présidence d’Emmanuel Macron a mis en avant le fait que la France est un pays difficile à réformer. Selon vous, pensez-vous que M. Macron sera à la hauteur de réformer le pays ou selon l’opinion de l’opposition, sera-t-il un nouveau François Hollande, qui n’a pas réalisé ses objectifs de présidence ?

Michel Santi : Non, je pense qu’il y aura du changement en France pour deux raisons. D’abord parce que M. Macron est en train d’appliquer ce qu’il a dit qu’il ferait avant qu’il ne soit président, donc la population française n’est pas déstabilisée par ses mesures. Ensuite, c’est une autre considération, la majorité des français est prête à ces changements. Ils se rendent compte des poids morts, pour nuancer mes propos, qui alourdissent l’économie française. C’est la dernière chance pour la France de sortir et de changer de ses vieilles manies. Je pense que les réformes structurelles que sont en train d’adopter les ministres de Macron et lui-même doivent être enrobées dans une politique d’explication pour faire passer la pilule. C’est très important.

Club Italie-France : Il y a une certaine hypocrisie européenne concernant l’immigration, qu’elle soit en France, en Italie ou en Espagne, faisant entendre qu’elle est le vecteur des attentats terroristes. Cette forme d’hypocrisie n’engage-t-elle pas selon vous un contexte morose alors qu’il faudrait être plus cartésien ?

Michel Santi : Je pense que le gros problème n’est pas celui de l’immigration. Il faut appeler les choses par leur nom parce qu’il ne faut pas être hypocrite, tourner autour du pot. Albert Camus disait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Lorsque nous avons peur, c’est tout de suite de stigmatiser l’étranger. Je pense qu’il faudrait mettre en place une batterie de mesures pour refouler des personnes qui sont adeptes d’un islam extrémiste hors de notre pays. Et je pense que c’est grâce à cela que l’immense majorité des immigrés, n’est pas du tout pour l’extrémisme ni la violence, ni pour afficher sa religion de manière ostensible et provocatrice. Dès lors que les plus déterminés et les plus fanatiques seront mis à la porte, tout se passera parfaitement bien dans notre vieille Europe.

« Les religions ont une tendance naturelle à exclure l’autre qui n’en fait pas partie. La laïcité, au contraire, permet de réunir des gens de religion différente. »

Club Italie-France : Pensez-vous que trop la laïcité a tué le sens même de la démocratie et de la laïcité ?

Michel Santi : La laïcité est quand même fondamentale dans le sens où il ne faut pas mal comprendre la laïcité. S’il faut la résumer en une seule expression « ma religion est pour moi. » C’est ça, la laïcité. C’est un principe tout à fait respectable qui garantit l’accord national La laïcité est le meilleur modèle pour garantir la neutralité des religions. Il ne faut pas oublier que le christianisme et l’islam sont des religions monothéistes révélées dont le principe même réside dans le fait que la religion est dans le vrai. Les religions ont une tendance naturelle à exclure l’autre qui n’en fait pas partie. La laïcité, au contraire, permet de réunir des gens de religion différente.

written byDaisy Boscolo Marchi
Daisy Boscolo Marchi

12 novembre 2018

advertising