Personnalités

Elsa Fornero


Née à San Carlo Canavese en 1948 Elsa Fornero est professeur titulaire d’économie politique au Département de Sciences Economiques et Sociales et de Mathématiques-Statistique (ESOMAS) à l’Université de Turin. Elle est aussi coordinatrice scientifique du Centre de Recherche sur les politiques de retraite et de prévoyance sociale du CeRP; Vice-présidente de SHARE-ERIC (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe); Honorary Senior Fellow du College Carlo Alberto, Research fellow de Netspar  et Policy Fellow de l’Institute for the Study of Labor (IZA) à Bonn. Elle est aussi membre du Comité de recherche de l’International Network on Financial Education (INFE) de l’OCDE et du Comité scientifique de l’Observatoire de l’Epargne Européenne (Paris).

Du 16 novembre 2011 au 28 avril 2013, elle a fait partie du gouvernement dirigé par Mario Monti, comme ministre du Travail et des Politiques sociales, responsable de l’égalité des opportunités. À ce titre, Madame Fornero a mis en œuvre les réformes des retraites et du marché du travail (approuvées par le Parlement à la fin de 2011 et à la mi-2012).

Outre une intense activité de collaboration en tant que « invited speaker » à de nombreuses conférences, Elsa Fornero publie également de nombreux écrits et articles sur les systèmes de sécurité sociale publics et privés et sur leurs réformes ; sur le vieillissement de la population ; sur l’épargne des familles ; sur les décisions de travail et de retraite. Au cours de ces dernières années, elle a accordé beaucoup d’attention au thème de l’éducation économique et financière, en tant qu’outil pour améliorer les décisions des individus dans leur cycle de vie et leur participation plus active à la vie démocratique.

Sous le gouvernement Monti en 2011, vous avez dû relever l’âge de la retraite à 65 ans et appliquer les réformes réclamées par Bruxelles pour éviter à l’Italie une mesure telle que la mise sous tutelle de la Grèce. 6 ans après votre loi, pensez-vous que l’Italie puisse désormais affronter l’avenir avec un regain de dynamisme et d’optimisme ?

Elsa Fornero : Les réformes ont non seulement été demandées par Bruxelles, mais elles ont surtout été imposées par la situation de grave crise financière en Italie. Quand on a une forte dette et que l’on dépend, jour après jour, de la volonté des créanciers de continuer à la financer, il est trop facile de d’imputer aux autres les sacrifices nécessaires pour corriger les politiques imprudentes des années précédentes. En tout cas, grâce à cette réforme, la situation a aujourd’hui structurellement changé et nous pouvons envisager l’avenir avec confiance, même en sachant que nous devons préserver et non nier ce qui a été fait ces dernières années, y compris la réforme des retraites de 2011.

Professeur, économiste, ministre du travail, des politiques sociales et de l’égalité des opportunités membre du conseil d’administration de certaines entreprises, membre de nombreuses commissions d’études et think tanks européens. En 2013, vous avez également reçu le prix Ezio Tarantelli pour la meilleure idée économique de l’année. Une carrière exceptionnelle pour une femme hors du commun, mais aussi épouse et mère. Quels conseils pourriez-vous donner à toutes les femmes qui, avec efforts et sacrifices mais aussi avec force, passion et ambition, cherchent à concilier vie professionnelle et vie privée ?

Elsa Fornero : Il n’y a aucune garantie, il n’existe pas de formule magique du succès, surtout dans un pays où, peut-être plus que dans d’autres, le professionnalisme, la compétence, l’esprit critique et l’indépendance de jugement des femmes sont souvent considérés avec suspicion. Les femmes doivent apprendre à se battre sans se démoraliser comme le démontre le cas de «MeToo »

Le taux d’emploi des femmes est en croissance et atteint 48,8% en 2017 (66,8% pour les hommes). Cependant, pour intégrer pleinement les femmes italiennes sur le marché du travail, il reste encore un long chemin à parcourir : selon les données d’Eurostat, l’Italie se situe au bas de l‘échelle européenne. En 2016, 30 000 femmes ont démissionné de leur travail à l’occasion de leur maternité, mais aussi en raison du manque de places en crèche (22 places pour 100 enfants entre 0 et 3 ans, bien en dessous des 33 places identifiées comme objectif stratégique par l’Union européenne). Une analyse qui ne s’améliore pas si on analyse le nombre de femmes qui dirigent une entreprise : seulement 21,8%. D’après votre expérience, quelles sont les mesures sociales et économiques qui pourraient donner plus d’opportunités aux femmes ?

Elsa Fornero : La situation illustrée dans votre question est également le résultat d’une dépense sociale fortement déséquilibrée en faveur des retraites, beaucoup plus que dans les autres pays européens. La retraite anticipée accordée aux femmes afin de les ramener au «foyer domestique» a en réalité joué contre elles car la possibilité de prendre leur retraite prématurément a fini par défavoriser leur carrière et les reléguer au rôle de «deuxième revenu » dans la famille et au seul bénéfice des carrières masculines. L’absence de «services de soins» organisés de manière efficace et généralisés sur le territoire a en effet contraint de nombreuses femmes à abandonner le travail à la naissance du deuxième enfant, voire même de leur premier enfant ou à renoncer à la maternité. Nous devons également invertir cette tendance car, à l’avenir, les «personnes aidantes» de l’Europe de l’Est ne seront plus disponibles pour couvrir les inefficacités de nos dépenses sociales.

L’Italie se prépare à de nouvelles élections le 4 mars. Le centre-droit voudrait abolir la loi 214 du 22 décembre 2011 dite “loi Fornero”. Le seuil actuel d’accès à la pension de retraite concerne tous les travailleurs âgés de 66 ans et 7 mois. Il passera à 67 ans à compter de 2019, soit quatre ans de plus pour les travailleuses privées. L’Europe appelle à l’harmonisation de l’âge de retraite entre les hommes et les femmes. Votre réforme a déjà contribué à la viabilité du système de retraite, réalisant une réduction des dépenses globales. Quelle est votre position aujourd’hui et comment pensez-vous que l’Italie peut améliorer sa situation ?

Elsa Fornero : L’accès à la retraite au même âge est déjà loi, une adaptation aux normes européennes, ainsi qu’un principe sacro-saint. En outre, l’harmonisation doit également inclure l’égalité des chances sur le marché du travail et non une compensation rétrospective telle que la retraite anticipée. Cela peut signifier que pendant les périodes d’absence structurelle du travail (maternité, etc.), plus importantes pour les femmes que pour les hommes, l’État devrait verser les cotisations de retraite en les mettant à charge de l’impôt général.

L’édition 2018 du CES à Las Vegas, outre les méga-stand des grandes entreprises électroniques et l’avancée de l’intelligence artificielle au service de la vie quotidienne, a accueilli pour la première fois une délégation de start-up innovantes du Made in Italy qui vise l’excellence technologique et l’innovation. Comment le marché du travail évolue-t-il? L’Italie est-elle prête à participer à la compétition mondiale 4.0 et à créer des opportunités?

Elsa Fornero : C’est le vrai défi auquel nous sommes confrontés, pour le remporter nous devons aller bien au-delà de la «pensée fixe» des retraites. Nous savons qu’à moyen terme, les innovations technologiques ont toujours déterminé non seulement une augmentation des biens et services, mais aussi de nouveaux emplois. À court terme, toutefois, l’emploi a tendance à diminuer et peut-être même à perdre de sa qualité en raison de l’innovation. La réponse doit se faire sur deux pistes parallèles : la première est un réseau de protection sociale efficace pour les travailleurs qui perdent leur emploi en raison de l’innovation -je vous rappelle que l’ASPI (ndlr ASPI Assicurazione Sociale per l’Impiego – Portection Sociale pour l’Emploi) a été introduit par la réforme du travail qui porte mon nom-, la deuxième exige que vous vous concentriez vraiment sur la formation professionnelle et l’éducation. Aucun pays n’est vraiment prêt pour la compétition mondiale 4.0, beaucoup ont commencé à avancer sur cette voie difficile, l’Italie n’est pas parmi les derniers mais a encore beaucoup à faire.

Dans le classement des 100 meilleures universités au monde, les États-Unis sont présents avec 31 universités et un système universitaire performant qui offre d’excellentes opportunités aux nouveaux diplômés. Le Royaume-Uni suit avec 14 universités parmi les cent premières, tandis que l’Allemagne en compte huit et l’Italie une seule: l’Ecole Polytechnique de Milan. Comment l’Italie peut-elle améliorer sa performance, investir dans la formation des jeunes, offrir des opportunités d’études et de travail ?

Elsa Fornero : Les problèmes de l’Université sont aussi un miroir du déclin général de l’Italie (par rapport à la moyenne des autres pays) qui nous caractérise depuis vingt ans: manque de ressources – la formation ne fait pas partie des priorités du pays ; le sport, par exemple, reçoit beaucoup plus de fonds de financement public que ceux dédiés à la recherche ; une certaine «fermeture» du monde universitaire, une valorisation insuffisante du mérite (même s’il est nécessaire de dire que l’université s’est ouverte avant d’autres institutions à l’évaluation de ses propres activités d’enseignement et de recherche). La correction de ces faiblesses structurelles n’est pas facile car il s’agit de problèmes à long terme, tandis que la politique – et aussi l’opinion publique – accorde toujours la priorité aux objectifs à court terme.

Dans un pays où il n’est malheureusement pas rare de voir des trentenaires vivant chez leurs parents et avec un emploi (quand il y en a un) mal payé, de constater que de nombreux jeunes –bien malgré eux-  veulent émigrer pour aspirer à une vie meilleure, un pays dans lequel à 35 ans on est considéré comme trop jeune pour accéder à de grandes responsabilités (loin du modèle Macron!), pensez-vous que cette situation est due à un modèle culturel, social ou économique obsolète? Quelles mesures proposeriez-vous pour stimuler la croissance et le changement ?

Elsa Fornero : Avec la réponse à la première question, je me réfère au point précédent: il s’agit d’allouer plus de ressources à la recherche, à l’innovation et à la formation. Au sein de la formation, une place importante est celle de l’éducation économique et financière à commencer par la classe politique pour atteindre ensuite l’ensemble de la population. En second lieu, je placerais le faible rendement de l’administration publique dont l’inefficacité a été un facteur important pour décourager les investissements en Italie, non seulement des entreprises italiennes, mais aussi des entreprises étrangères ; dans ce domaine, un rôle particulier doit être donné à la réforme de la justice civile. Plus généralement, il est important d’améliorer le fonctionnement de toutes les institutions, y compris celles de la «gouvernance publique» et des «organismes intermédiaires» (syndicats et représentants des entreprises).

L’Italie reste l’un des piliers de l’idée européenne, le Brexit a amoindri la poussée nationaliste et populiste en France et en Italie. En Autriche, l’élection récente de Sebastian Kurz du Parti populaire conservateur autrichien (Övp) pourrait compromettre les chances d’une réforme du système institutionnel européen. L’Autriche présidera le Conseil de l’Union européenne à partir de juillet 2018. Quel est le rôle de l’Italie et quel modèle peut-elle être proposer?

Elsa Fornero : 17L’Italie a une tradition importante au niveau européen mais elle doit  conquérir à nouveau ce rôle car l’Italie sort de la Grande Récession avec une influence affaiblie dans l’Union européenne. Cette reconquête se poursuivra parallèlement à l’amélioration de ses données économiques-institutionnelles fondamentales. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier sa générosité dans la réponse apportée à la gestion de l’urgence immigration. L’Italie peut ainsi estimer avoir des «crédits» au niveau européen qui, s’ils ne compensent pas son «indiscipline fiscale», confèrent cependant une autorité aux tables de négociations dans lesquelles l’Europe devra discuter de son avenir et de ses relations avec les pays émergents.

Chloé Payer

written by

24 septembre 2018

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